Béchala’h – La traversée de la mer rouge, une seconde sortie d’Égypte ?

Béchala’h – La traversée de la mer rouge, une seconde sortie d’Égypte ?

Quel évènement prime – la sortie d’Egypte ou l’ouverture de la mer ?

Après le récit des prodiges et des dix plaies qui ont menés à la sortie des Bnei Israel d’Egypte, notre paracha décrit l’étape ultime de cette sortie, celle de l’ouverture de la mer et du passage des Bnei Israel à pied sec, suivi de ce cantique – la Chira – que nous récitons quotidiennement.

Attardons-nous sur cet évènement fondamental que nous appelons « Sortie d’Egypte ». Est-ce celle qui eut lieu le 15 nissan suite au coup fatidique infligé aux premiers-nés, ou bien serait-ce l’ouverture de la mer rouge qui eut lieu sept jours plus tard ?

[A ce propos, on trouve d’ailleurs une discussion entre les décisionnaires pour savoir si la lecture de la Chira de la mer nous acquitte de la mitsva quotidienne de nous souvenir de la sortie d’Egypte (Maguen Avraham 67, Hatam Sofer)].

Si l’on ne peut nier le fait que la fête de Pessah et la soirée du Séder ont été fixés à la date de la sortie d’Egypte, il n’en reste pas moins que la Chira ne fut dite qu’après l’ouverture de la mer !

On retrouve ce questionnement dans le Talmud Yérouchalmi (Pesahim 10; 6) qui demande pourquoi les Bnei Israel n’ont-ils pas dit la Chira au moment de la sortie d’Egypte ?! La réponse donnée est que ce n’était que le début de la délivrance. Il n’est donc pas possible de parler de « Sortie d’Egypte » en tant qu’événement à proprement parler, mais plutôt comme un prélude à la guéoula qui se termina à l’ouverture de la mer.

Dans ce cas, il nous faut comprendre pourquoi la mitsva de se souvenir de la Sortie d’Egypte est précisément formulée relativement à la sortie, et non pas au sujet de l’ouverture de la mer ? Pourquoi également la fête de Pessah et la soirée du Séder ont-ils été fixés à cette date, et non pas au moment qui correspond à l’aboutissement de la délivrance ?

De même, nous devons éclairer les paroles du midrach qui dit que ces sept jours qui vont de la sortie d’Egypte à l’ouverture de la mer viennent en contrepartie des six jours de la Création et celui du Chabbat. Quel est le sens de cette affirmation ?

Même affranchis, ils restaient esclaves

Rabbénou Béhayé écrit au sujet du verset « Je vous sauverai avec un bras étendu et de grands prodiges » (Chémot 6; 6) :

C’est une allusion à l’ouverture de la mer, à l’occasion de laquelle les Bnei Israel furent considérés comme délivrés. La raison à cela tient au fait que l’esclave qui s’affranchit d’un maître cruel, qui lui a rendu la vie amère à travers de nombreuses et pénibles charges, craindra toujours que ce dernier ne le poursuive. Il ne pourra se sentir définitivement libre qu’à la mort du maître. Cet état de fait justifie qu’aucun terme de délivrance ne soit employé au moment de la sortie d’Egypte. Ce n’est que suite à l’anéantissement des égyptiens, ainsi qu’il est dit « Hachem précipita les égyptiens au milieu de la mer », que l’on trouve aussitôt après la formule « L’Eternel sauva Israel ce jour-là ». Car à ce moment-là, Israel fut véritablement considéré comme délivré et sauvé.

Dans la même veine, le Even Ezra et le Sforno (Chémot 14; 30) affirment que jusqu’à la mort des égyptiens, les Bnei Israel tremblaient et se voyaient comme des esclaves en fuite.

Il semble qu’en dehors du fait que les Bnei Israel craignaient que les égyptiens ne les poursuivent, il y a ici une dimension plus profonde d’ordre psychologique. Même lorsqu’il se trouve physiquement libre de toute contrainte, un homme qui a enduré les affres de l’esclavage et souffert durant une si longue période ne peut immédiatement se regarder comme un homme libre, il reste asservi en son for-intérieur. La condition mentale d’esclave ne s’évapore pas en vertu d’une libération physique, cela exige un travail intérieur et profond de réhabilitation.

C’est pourquoi, lorsque les Bnei Israel sortirent d’Egypte après la plaie des premiers nés, même s’ils se trouvaient concrètement libérés de l’oppresseur, ils restaient à leurs propres yeux des esclaves en fuite. Ce n’est qu’après l’épisode de l’ouverture de la mer qu’ils purent enfin se sentir véritablement libres. C’est ce qui explique que l’endroit de leur campement face à la mer fut nommé « Pi Ha’hirot » dont Rabénou Béhayé justifie le nom comme étant le véritable lieu de leur accès à la liberté (’Herout).

Au moment de l’ouverture de la mer, les Bnei Israel réalisèrent les miracles de la Sortie d’Egypte

A partir de cela, nous comprenons mieux le rapport du miracle de l’ouverture de la mer avec la Sortie d’Egypte.

Du fait de leur état d’esclave en Egypte, si ancré dans leur inconscient qu’ils garderaient ce ressenti même après leur sortie, les Bnei Israel n’étaient pas en mesure de pleinement réaliser l’intensité des miracles et des prodiges réalisés, ni de parfaitement percevoir la Main Puissante qui les délivrait. Et cela, même s’ils y assistèrent et en furent partie prenante. Comme esclaves, il ne leur était pas possible d’intérioriser ce message. Tant qu’ils se considéraient en leur être profond serviteurs de Paro et des Égyptiens, ils n’étaient pas à même de prêter une oreille attentive au point d’être transformés par ces miracles grandioses, et d’atteindre une vraie liberté en se rattachant à leur Créateur.

Pour cela, il leur fallait encore un peu de temps, mais également la mort des égyptiens.

C’est pourquoi, lorsque tous les égyptiens furent noyés, et que les Bnei Israel recouvrèrent ainsi une véritable liberté, ils furent non seulement les témoins du miracle sans précédent de l’ouverture de la mer, mais en même temps ils réalisèrent l’ampleur des plaies et autres prodiges accomplis en Egypte.

Le Sfat Emet (béchalah) résume ce principe en une phrase : en Egypte, les Bnei Israel étaient sous domination égyptienne, c’est pourquoi ils ne pouvaient être subjugués par la lumière des miracles. Mais à l’occasion de l’ouverture de la mer, où leur statut était celui d’hommes libres, ils perçurent cette lumière.

Il se peut que ce soit là le sens profond de ce que nous disons dans la Hagada de Pessah, que les plaies sur la mer furent multipliées par cinq en comparaison de celles envoyées sur l’Egypte. En effet, la locution utilisée concernant les plaies assénées à l’Egypte est « le doigt de l’Eternel » (8; 15) alors que pour la mer, il est dit « la Main puissante » (14; 31). On peut l’interpréter par le fait que ces mêmes plaies que les Bnei Israel virent en Egypte furent intériorisées au moment de l’ouverture de la mer à un niveau beaucoup plus élevé.

Dès lors, il se conçoit que même si l’ouverture de la mer constitua la fin du processus de délivrance, la Sortie d’Egypte en fut tout de même l’essentiel, car tout le but de l’ouverture de la mer était de parvenir à cette juste perception des miracles de la Sortie d’Egypte.

De la lumière à la joie

Le verset dans Téhilim (97; 11) dit : « אור זרוע לצדיק ולישרי לב שמחה – une lumière se répand sur le juste et la joie sur les cœurs droits ». Certains commentateurs expliquent qu’il faut voir dans ce principe un processus : au moyen de la « lumière » qui se répand sur le « tsadik », il en arrivera finalement au niveau de « droiture » pour lequel « il se réjouira ». Ainsi la mission de l’homme consiste à s’élever du niveau de « juste » à celui « d’homme droit » et de passer ainsi de la lumière à la joie. Le Sfat Emet explique la différence entre le « juste – tsadik » et « l’homme droit – yachar » – L’homme « juste » possède néanmoins en lui une part négative, alors que « l’homme droit » ne détient en lui aucune once de mal. Il explique que Noah a corrigé la notion de « tsadik » et que nos patriarches ont fait de même pour celle de « yachar », niveau qui appartenait à Adam Harichon avant la faute. Ainsi, à l’aide de la lumière qu’amena Noah au monde par sa qualité de « tsadik », nos patriarches purent parvenir à la droiture.

La lumière fut créée le premier jour, ce fut même la toute première création. La joie quant à elle, est l’objectif du septième jour, ainsi qu’on le mentionne dans la prière du Chabat: « Réjouissez-vous par ton règne, vous les gardiens du Chabat », et également « Moché se réjouira de la part qui lui a été offerte ». L’homme est celui à qui il incombe d’utiliser cette lumière pour la transformer en joie.

Expliquons-nous : l’ordre de la création se fait dans le sens de l’éthéré vers le matériel. La lumière est ce qu’il y a de plus proche du Maître du monde, qui a poursuivi la Création depuis les éléments les plus immatériels jusqu’à ceux représentant la plus basse matérialité tels les animaux, pour en arriver en définitive à l’Homme. Ainsi, l’homme contient en lui toutes les forces de la nature. C’est la raison pour laquelle il lui appartient de faire le chemin inverse pour se raccrocher à cette même lumière, et la concrétiser sous forme de joie.

Chabbat est le jour où l’homme passe du niveau de « אור זרוע – la lumière qui se répand » à « ולישרי לב שמחה – la joie pour les cœurs droits », comme l’exprime si bien le chant « יום זה לישראל אורה ושמחה – ce jour est pour Israel lumière et joie ».

Selon cette conception, il est possible d’expliquer comment s’articulent les deux évènements de la délivrance d’Egypte. La sortie d’Egypte correspond à « la lumière qui se répand sur le tsadik », ce juste qui n’est pas exempt du mal, à l’image des Bnei Israel qui se sentaient encore esclaves et n’avaient pas encore intériorisé le message des miracles. Par contre, le septième jour de leur sortie d’Egypte, qui se réfère au Chabbat, ce jour où se fendit la mer, ils s’élevèrent et parvinrent à contempler cette lumière des miracles avec une plus grande clarté. Et la lumière qui s’était répandue au moment de la Sortie d’Egypte éclaira alors leurs yeux et leur permit de comprendre la dimension des évènements. Au moyen de cette lumière, ils purent se hisser au moment de l’ouverture de la mer et parvenir à une joie intègre, qui donna lieu à la Chira. Le mot « chira » découle du mot « yachar – droit », car « la joie appartient aux cœurs droits » !

C’est pourquoi les Bnei Israel chantèrent « אז ישיר – az yachir », le mot « אז- az » est l’acrostiche de l’expression « אור זרוע », car à l’aide de cette lumière, les Bnei Israel méritèrent de chanter « ישיר – yachir », qui vient du mot « ישר – yachar », niveau qui ne contient aucune trace de mal et où tout est perfection. C’est ce qui permet et conduit à la joie.

Message

La vie donne lieu à de multiples événements desquels il nous est permis de tirer enseignements et leçons. Ceux-ci nous offrent la possibilité de nous transformer en des personnes plus élevées. Mais nous n’avons pas toujours les yeux pour le voir et les oreilles pour l’entendre. Pour quelle raison ? Car nous sommes souvent des « esclaves » ! Nous sommes assujettis à notre routine, à la société, aux nouvelles technologies et à combien d’autres choses encore…

Comme en cette période de confinement où nos enfants passent leurs journées à la maison. Il est facile et fréquent de regarder cette situation sous son angle négatif, en se disant combien il est difficile dans de telles conditions de garder un emploi du temps ou un rythme de travail etc. Cependant, il est également possible de l’observer à travers un prisme différent, car c’est aussi une opportunité d’éducation par l’exemple et non seulement par le discours. C’est l’occasion de passer des jours entiers en compagnie de nos enfants avec tout ce que le déroulé d’une vie juive comporte, sans dépendre de l’éducation extérieure du système scolaire. Et cela, malgré la difficulté et les efforts que cela demande.

A bien y réfléchir, nous pouvons y voir un test pour savoir ce qui est vraiment important pour chacun dans sa vie ! Pourquoi vivons-nous si ce n’est dans l’optique d’établir une vie juive authentique, prier sereinement, dire nos brakhot posément, pratiquer la bienfaisance autour de nous, etc. Il est possible de vivre les aléas de la vie à différents niveaux, tout dépend de la manière dont nous avons choisi de nous mesurer à cette existence. Tant que nous ne sommes pas encore parvenus à la vraie liberté, nous passons à côté du vrai goût de la vie.

Des miracles aussi conséquents que ceux de la Sortie d’Egypte n’ont pas réussi à être captés par les Bnei Israel dès lors qu’ils étaient encore esclaves. Ce n’est qu’au moment de l’ouverture de la mer qu’ils s’affranchirent véritablement de leurs maîtres et qu’ils purent enfin recueillir le contenu du message des miracles. Pour se connecter à une vie authentique, il nous incombe avant tout d’être des hommes libres, d’être ces hommes sortis à pied sec de la mer. Au lieu de s’enfermer du matin au soir dans des discussions sans fin sur l’évolution du covid et son vaccin, soyons plus intelligents et profitons-en pour consacrer ce temps à des questionnements d’un autre niveau, comme celui de savoir ce que Hachem attend de nous et en tirer les conclusions. C’est cela la véritable liberté !

A propos de l'auteur

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.

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