Béhar Bé’houkotaï – Une sagesse en action

Béhar Bé’houkotaï – Une sagesse en action

Un dicton accrochant prétend: “N’attendez pas d’être heureux pour sourire, souriez plutôt afin d’être heureux”. Est-ce vraiment réel et fondé ? La pensée précède-t-elle l’action ou bien, procède-t-elle de l’action ?!! 

Il arrive souvent qu’une personne s’abstienne de faire un acte même prescrit par un médecin ou un spécialiste, pour la seule raison qu’elle n’en comprend pas suffisamment la nécessité. Ce comportement, classiquement repéré chez le commun des mortels, nous conduit à nous interroger sur la relation de causalité entre la sagesse et l’action. En deux mots, est-il possible d’agir sans réfléchir ? 

Dans le cadre de cette étude, nous tâcherons d’apporter un éclairage sur le sujet fondé sur notre Paracha.

Comme un arbre stérile dans le désert

Si l’on veut se faire une bonne idée du message central de notre paracha, un regard sur la Haftara nous permettra de mieux l’appréhender. Le prophète Jérémie y fait ressentir au Am Israel le contraste flagrant entre une personne qui accorde sa confiance à l’homme et celle qui voue sa foi et sa confiance en Hachem. Un homme qui se fie à un être humain est comparé à un arbre planté dans un désert aride, qui n’a quasiment aucune chance de survivre – « Il sera comme un arbre stérile dans le désert, il ne verra pas quand le bien viendra, mais habitera les lieux desséchés du désert, une terre salée et non habitée » (17; 6). En revanche, un homme confiant en son Créateur est comparé à un arbre robuste doté de profondes racines, planté près du cours d’eau – « Il sera comme un arbre planté près des eaux, qui étend ses racines… ».

De fait, tel est le message central qui émerge des deux parachiot de cette semaine. La parachat Béhar traite de la Chemita et du Yovel, et nous enseigne la confiance de l’homme envers son Créateur. Mais cet enseignement émerge surtout des dures remontrances de la parachat Béhoukotaï, où la principale cause de calamité est révélée dans l’expression utilisée pour celui qui fait preuve d’hostilité envers Hachem : « הליכה בקרי » et qui par cela, appelle sur lui une mesure punitive. Cette expression se retrouve à moult reprises tout au long de la paracha. « Être hostile à Hachem » a pour sens, attribuer au hasard les évènements qui surviennent (Rambam lois relatives aux jeûnes). Une telle attitude constitue l’extrême opposé de la confiance – du Bitahon ! Un tel regard sur les choses est particulièrement risqué, et engendre le fait que HKBH se comporte avec nous « de manière fortuite ». C’est là, la cause de toutes les malédictions.

La sagesse et l’action

Il est intéressant de constater que ces même versets de Jérémie ont servi de support à la Michna dans les Pirkei Avot (3; 17) relativement à un sujet quelque peu différent.

L’auteur de la Michna y enseigne qu’il existe deux catégories de personnes : ceux dont la sagesse est supérieure aux actes ; et ceux dont les actions sont plus nombreuses que leur sagesse. Qu’est-ce qui est préférable ?

Référons-nous au propos de la Michna :

A quoi ressemble celui dont la sagesse est supérieure aux actes ? A un arbre dont les branches sont multiples et les racines faibles en nombre, lorsque souffle le vent, il lui est aisé de le déraciner et le renverser. Comme il est dit ‘il sera comme un arbre brûlé dans la steppe…’!

Par contre, à quoi identifier celui dont les actions sont supérieures à la sagesse ? A un arbre dont les branches sont peu nombreuses et les racines multiples. Les vents des quatre coins qui viendront souffler ne parviendront pas à le déstabiliser et le déloger de sa place, comme il est dit ‘il sera comme l’arbre planté près des eaux…’.

Avot 3; 17

Nous retenons de cet enseignement que celui dont les actes sont nombreux est celui qui tiendra fermement, prendra racine et développera des fruits. A l’opposé, celui dont la sagesse est grande mais qui ne se démène pas dans l’action, risque sa stabilité et sa durabilité est peu probable.

La métaphore qu’utilise la michna pour symboliser les deux types de personnes sont deux sortes d’arbres. Elles sont extraites des versets justement lus dans notre Haftara, et qui, ainsi que nous l’avons mentionné, sont en rapport avec l’attribut de Bitahon – de confiance qu’ont les gens en Hachem. Il nous importe donc de comprendre comment dans ce cas, la Michna utilise ces versets à propos d’un sujet tout autre, à savoir la question des avantages des actions de l’homme par rapport à sa sagesse !

Encore faut-il comprendre le sens de l’expression « ses actions sont supérieures à sa sagesse » ! Car la sagesse ne constitue-t-elle pas le préalable au moindre geste, comme s’étonne déjà Rabénou Yona. Comment imaginer qu’un homme puisse accomplir plus de mitsvot qu’il ne possède de connaissance ?!

Comprendre pour faire ou faire pour comprendre

L’explication de cette michna viendra si l’on prête une attention particulière à la métaphore choisie ici.

Les actions sont les racines, et la sagesse est représentée par les branches. Une telle symbolique ne rentre pas dans une logique classique. Habituellement, les racines représentent l’origine et la base à partir desquelles poussent les nombreuses branches. Ainsi, si l’on nous demandait de choisir entre la sagesse et les actions, laquelle symbolise les racines et laquelle les branches, nous répondrions que la sagesse symbolise la racine à partir de laquelle l’homme parvient aux actions. Pourtant, la Michna affirme le contraire !

Rabbi Elazar ben Azaria intervient et nous apprend que le moment est venu de changer notre vision et notre compréhension des choses. La sagesse se développe à travers les actes !

L’homme est constitué de deux parties : d’un côté la tête, responsable des connaissances. De l’autre, les membres, qui sont les instruments de l’action. La beauté particulière de l’homme, et son défi sur terre, réside dans le fait qu’il combine le pouvoir de penser d’une part, par lequel il se sépare des bêtes et autres créatures, mais d’autre part, il est entièrement construit de corps et sujet aux désirs terrestres, et en cela il est séparé des anges.

Le but de l’homme sur cette terre se caractérise par la faculté qu’il a de réaliser sa sagesse au sein de ce monde. Donner vie à l’intellect, même dans les domaines les plus terrestres, c’est là, l’expression la plus flagrante et révélée de la sagesse, dont le but est d’apporter sa lumière aux sujets qui nous semblent de bas niveau. Cette tâche est exigée à l’homme, formé lui-même à partir de la terre.

L’inefficacité d’une connaissance sans expérience

Une personne qui ne parvient pas à traduire sa sagesse en actes, et qui se contente de la maintenir dans son esprit, prouve que cette connaissance est extérieure à lui. Elle n’est pas intériorisée et imbibée de matière, cette personne ne peut accéder à cette sagesse en profondeur.

L’acte ne constitue pas un ajout supplémentaire à la sagesse, en étant simplement plus important que celle-ci. Toute son importance provient du fait que de lui dépendra si cette sagesse durera ou pas. C’est par le biais de l’acte que l’homme établit durablement sa sagesse et qu’il l’intègre véritablement en lui.

Une personne peut déborder de sagesse et de connaissance, être remarquable pour élaborer des théories, exposer des idées profondes sur différents sujets etc, mais sa personnalité profonde et son comportement ne seront pas en rapport avec son savoir. Cela prouve qu’il n’a pas intériorisé ces sujets, pas plus qu’il n’a acquis une sagesse authentique, et finalement en s’estompant, elle disparaîtra et il la perdra.

Cela peut être comparé à une personne qui après de nombreuses années d’apprentissage et d’investissement, devient un grand médecin. Malgré tout, lorsqu’il souhaitera ouvrir sa clinique privée, il constatera que les patients ne se bousculent pas pour venir le consulter. En effet, les vastes connaissances et les diplômes qu’il a accumulés au fil des années, ne valent que peu de choses sans une expérience pratique suffisante.

Une Emouna vivante

Il est dès lors possible de mieux comprendre le lien entre le sujet du Bitahon en Hachem et l’avantage de l’action sur la sagesse. Et ainsi que Rav Volbe le rapporte dans son livre `Alei Chor`, le Hazon Ich écrit que l’attribut de Bitahon est la concrétisation en actes de la Emouna. Ce qui signifie que celui qui prétend avoir Emouna sans Bitahon, ressemble à celui qui étudie les lois afférents aux Téfilin et ne les applique pas dans la pratique. Car le Bitahon est le champ d’application de la Emouna.

Imaginez une personne mourant de faim à qui on donne du blé pour la sauver, alors qu’elle n’a pas la capacité de le transformer en pain. C’est à cela que ressemble une personne qui est pleine de foi au niveau de l’ésprit, mais qui est incapable de vivre avec sur un plan pratique.

Comment l’homme s’y prend-il pour parvenir au Bitahon ? Certainement pas par l’intermédiaire de la philosophie et la sagesse, mais essentiellement par le biais de ses actions ! Une action suivie d’un autre acte, une mitsva et encore une autre, enracinent et plantent l’homme sur le sol de la Emouna et du Bitahon en Hachem. Chaque mitsva est porteuse et a pour effet de fertiliser le sol en allant crescendo.

Naassé Vénichma

Le peuple juif a compris ce secret au pied du Har Sinaï lorsqu’il a proclamé « Na’assei vénichma’ – nous agirons d’abord, puis nous comprendrons ». Ainsi est-il expliqué dans Avot de Rabbi Nathan (chapitre 22) qui ajoute à notre Michna que les actions supérieures à la sagesse d’un homme lui permettent de fixer et conserver sa sagesse, car il est dit « Naassei vénichma’ ». La partie « Nichma’nous écouterons » n’est pas à prendre ici au sens d’écouter les instructions d’exécution, car dans ce cas comment est-il possible de faire précéder le « Naassei – nous agirons » à cette déclaration ? Il faut plutôt comprendre le sens de « Nichma » comme « nous comprendrons », qui a pour sens, être attentif et écouter scrupuleusement ce que l’action me dit, comme le souligne la Baal Hakeida. Ce préalable exprimé par Am Israel fut engendré par cette compréhension profonde, qu’il n’est possible de parvenir à un entendement qu’à travers nos agissements !

En guise de conclusion

En médecine psychiatrique, jusqu’il y a de cela un demi-siècle, la psychanalyse dominait, et l’objectif était de comprendre le fonctionnement de l’esprit humain. Elle prônait le devoir d’enquêter et de découvrir la cause mentale de la maladie. « C’est dans la tête que tout se passe ! » affirmait-on. Le patient était essentiellement invité à raconter ses problèmes sur le « divan » célèbre du spécialiste. Cela durait souvent plusieurs années sans qu’aucune tentative ou demande d’efforts pour changer ne soit évoqué.

Au XX siècle est apparue une nouvelle théorie, celle du comportement, le  « Béhaviorisme ». Le concept de la conscience est remis en question. Le nœud du problème ne se situe plus au niveau de l’esprit, mais dans l’expérimentation. Le patient est principalement appelé à changer ses rituels nuisibles. Ce changement dans ses automatismes au niveau de l’action, même superficiellement au début, l’amènera à changer et par voie de conséquence, à guérir.

L’approche de notre Thora Hakédocha est très claire à ce sujet ainsi que nous l’ont révélé nos Sages. Le judaïsme nous enseigne que rien ne peut être compris ou modifié si ce n’est par le biais de  l’action. De même, une personne experte en solfège, ne signifie pas qu’elle est capable avec cette seule connaissance théorique, de jouer d’un instrument de musique. Ce n’est que par un entrainement constant et répété, étape par étape sur un long terme, qu’elle réussira finalement à jouer et se connecter réellement à la musique. Ainsi en va-t-il relativement à la Torah, il n’est possible de parvenir à sa compréhension profonde qu’en l’expérimentant selon ses commandements.

About The Author

Ancien élève de la yéchiva de Poniewicz. Auteur de plusieurs brochures, en particulier sur le traité Horayot, l'astronomie et le calendrier juif. Se spécialise sur les sujets de Hochen Michpat. Co-directeur du centre de Dayanout Michné-Tora à Jerusalem.

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