Kora’h – « Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs »

Kora’h – « Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs »

Parfois, nous avons le sentiment que bien que nous comprenions les choses, soyons connectés à nos valeurs et sachions brillamment les expliquer, nous ne sommes pas pour autant capables de savoir surmonter l’épreuve de la réalité.

En matière d’éducation par exemple, force est de constater que bien souvent, les pédagogues et conseillers les plus renommés ne sont pas forcément ceux qui ont réussi l’éducation de leurs propres enfants. Et même les êtres les plus cartésiens, ceux dont la logique et la raison sont implacables, pour lesquels tout paraît être organisé et chaque chose avoir sa place, ne manquent pas de trébucher face à l’épreuve. 

Comment comprendre cela ?

L’un des messages de notre paracha vient nous instruire à ce sujet :

La floraison du bâton d’Aharon et la compréhension de ce miracle

Suite à ce qui arriva à Kora’h et son assemblée pour avoir contesté le choix de Aharon pour la Kéhouna, Hakadoch Baroukh Hou ordonne à Moché Rabénou de réaliser un signe supplémentaire. Il consiste à prendre 12 bâtons, y inscrire sur chacun le nom de chaque prince de tribu, et celui de Aharon pour celle de Lévi. Il fallait ensuite les déposer dans la Tente d’Assignation et dès le lendemain relever celui qui avait fleuri comme étant l’élu. Les versets rapportent « Moché déposa les bâtons devant Hachem dans la Tente d’Assignation. A partir du lendemain, il vint vers la Tente d’Assignation et voici que le bâton de Aharon, correspondant à la tribu de Lévi, avait fleuri. Une fleur sortit, un pistil, il murit des amandes ». Hachem ordonna alors à Moché de placer ce bâton dans le Saint des Saints, le Kodech Hakodachim, près de l’Arche, en témoignage pour les générations futures, de l’élection de Lévi parmi toutes les tribus pour la Kéhouna et la Lévya.

Après que la terre ouvrit sa bouche et avala littéralement Kora’h et son assemblée, après que le feu ait consumé la faction de 250 hommes qui avaient approché leurs encensoirs, après que l’épidémie ait décimé des milliers de Bnei Israël, il nous importe de comprendre l’importance du signe du bâton qui fleurit. Que vient-il nous enseigner ?

Comme le mentionne Hachem à Moché, il est évident que l’essentiel du miracle consiste en le fait qu’une fleur puisse fleurir à partir d’un morceau de bois sec !

Pourtant dans les faits, émergèrent en même temps aussi bien fleurs, pistils et amandes ! Le Malbim explique que cela constituait un miracle supplémentaire à celui annoncé et attendu. Par nature, la nouaison suit la floraison. Quant au fruit, ce dernier se substitue à la fleur puis enfin mûrit. Concernant ce bâton, le miracle consista en le fait que ni la fleur, ni le pistil ne tombèrent dès lors qu’apparut le fruit. Ainsi, sur ce bâton se trouvèrent simultanément la fleur et le fruit. C’est ce que nos Sages expriment dans Yoma (52b): depuis que l’Arche a été cachée, fut également caché le bâton de Aharon avec ses amandes et ses fleurs.

Comment interpréter ce miracle qui veut que le fruit pousse alors que la fleur est encore présente ? Comment également comprendre que ce soit des amandes précisément qui aient poussées ?

Les récriminations de Kora’h semblent fondées

Une fois exposées, les récriminations de Kora’h semblent fondées. En effet, il énonce que tout le Peuple Juif est Kadoch, et au même titre proche de Dieu ! Dans ce cas, qu’est-ce qui justifie que certains soient les chefs, d’autres les Cohanim Guédolim officiant dans le Sanctuaire, alors que les autres sont tenus à l’écart ? S’ils sont tous réellement saints, à quoi bon ces nominations ? La formulation de ces arguments par Kora’h fit une forte impression auprès d’une foule importante qui opta pour son parti. Il parvint même à convaincre les Chefs du Sanhédrin et 12 chefs de tribu dont Nahchon fils de Aminadav (selon certaines opinions). Le Rav Tsadok de Lublin écrit même qu’il existe une part de vérité dans le propos de Kora’h, qui trouvera sa justification dans les temps futurs. Il se fonde sur les écrits du Ari-zal qui mentionnent que les lettres finales de « צדיק כתמר יפרחle juste fleurira comme le dattier » sont l’acrostiche du nom קרח Kora’h !

Dans ce cas, en quoi Kora’h s’est-il fourvoyé ? Et pour quelle raison ne mérita-t-il pas la Kéhouna ?

Kora’h se spécialisa dans l’art du langage alors que Aharon passa maître dans celui du silence

Afin d’apporter un éclairage à ce sujet, il convient d’établir une comparaison entre ces deux personnalités que sont Kora’h et Aharon. Elle fait d’ailleurs apparaître une différence flagrante et fondamentale.

Kora’h multiplie les arguments contestataires – Rachi justifie la locution « ויקח קרח – Kora’h prit » comme le fait d’avoir rallié, à l’aide de ses paroles, les plus éminents chefs. Kora’h est donc un artiste de la parole. Par opposition, Aharon se distingue par son silence qui prend le dessus, et cela, même en un moment aussi tragique que la mort de ses enfants, ainsi qu’il est dit « וידום אהרון – Aharon garda le silence ». Une telle attitude a pour sens de mettre de côté son deuil pour privilégier le Service sacré. De même dans notre Paracha, où son statut est remis en question, Aharon ne réplique pas le moins du monde. Dans les Avot de Rabbi Nathan (37,12) il est dit : « celui qui ne s’immisce pas dans les affaires de son prochain » correspond au profil de Aharon, qui s’est tu jusqu’à ce que Moché conclue son propos (erroné) et ne lui enjoint pas d’abréger. Pareillement, lorsque Aharon « trébucha » au sujet de la médisance proférée à l’encontre de Moché son frère, selon plusieurs avis, seule Myriam fut impliquée par ses paroles alors que Aharon garda le silence !

Il apparaît ainsi que la maîtrise extraordinaire de la parole de Aharon à travers son silence, lui valut son titre à la Kéhouna. Et de même, comme nous l’enseignent nos Sages, lorsque Aharon vit que son frère cadet Moché, avait été nommé pour parlementer avec Paro, il en conçut de la joie. La Torah en témoigne en ces termes « וראך ושמח בלבו – il te verra et se réjouira en son cœur ». A nouveau, Aharon n’extériorisa pas sa joie sous forme de paroles, il en conçut une joie intérieure, en son cœur.

Contrairement à Kora’h qui pensait mériter la Kéhouna en vertu de l’impact de son argumentation et de sa brillantes plaidoirie, Aharon, maître en l’art du silence, fut celui qui gagna la Kéhouna.

Les impies parlent beaucoup et n’accomplissent pas la moindre chose

C’est justement là que le bât blesse et que la faute de Kora’h apparaît avec d’autant plus de clarté. Dans Avot de Rabbi Nathan (13;3) il est dit « les justes parlent peu mais multiplient les actes, alors que les impies parlent beaucoup et n’accomplissent pas la moindre chose ». On pourrait ajouter que la cause de l’inertie des impies provienne de leur propension à beaucoup parler. Un principe fondamental ressort de cette assertion : Parler plus que nécessaire engendre l’inaction. Pour pouvoir agir, il faut être capable de se taire.

Il existe une explication profonde à cela : dans l’ordre des choses, on différencie la pensée, la parole et l’action. Que ce soit la parole ou bien l’action, elles sont la résultante de la pensée, à cela près que l’acte est plus tranché que la parole. En d’autres termes, la parole est également une forme de passage à l’acte. C’est pourquoi, tant que la personne n’a pas exprimé en paroles sa pensée, résident en elle cette volonté et cette motivation de la réaliser. En revanche, plus l’homme distribue en paroles cette pensée, plus il la concrétise sous forme de parole, ce qui lui donne la sensation de l’avoir accomplie. Dans une telle perspective, il y perd l’énergie et la motivation attendues pour sa réalisation. Il est déjà nourri par le discours. Prenons l’exemple d’un homme qui désire offrir un cadeau à un enfant, dès l’instant où il énonce son intention à l’enfant, il y gagne le plaisir de savoir que ce dernier identifie sa bonne intention à son égard. C’est la raison pour laquelle dans la plupart des cas, cette personne n’ira pas au bout de sa promesse.

On peut également ajouter que celui qui ne fait que parler cherche à y gagner en prestige. A côté de cela, celui qui œuvre dans le silence s’annule au profit de l’autre. Cela sous-entend de manière générale, que tout celui qui passe son temps à parler ou qui se spécialise dans l’art de la parole, se soucie davantage de sa réputation que de ce qu’il est vraiment prêt à faire. Par contre, pour celui qui agit, il lui importe avant tout de satisfaire le bénéficiaire de son acte. En résumé, celui qui parle beaucoup bien souvent n’agit pas, car il doute du préjugé favorable du bénéficiaire à son égard.

Les Cohanim sont aussi zélés que l’amandier est pressée de fleurir

A la lumière de ce qui a été dit, il est temps de revenir et donner un sens au signe du bâton. Ainsi que l’exprime Rachi, l’amandier est décrit comme un arbre précoce à la floraison, et cela avant même de se couvrir de feuilles. Ainsi est-il écrit dans la prophétie de Jérémie (1 ;11): « Hachem me dit:  Que vois-tu ? Je répondis: je vois un rameau d’amandier (chaked). Tu as bien vu, me dit Hachem, car Je vais me hâter (chaked) d’accomplir Ma Parole ». Le Radak explique ainsi : Hachem montra à Jérémie une illustration de la sanction future qui s’abattra sur Israël. Elle prendra effet très prochainement, comme l’amandier est plus vif à fleurir que les autres arbres. C’est l’origine étymologique du mot שקד – chaked – qui a pour sens rapidité. L’amandier est donc un arbre fruitier précoce, qui déjà à Tou-Bichevat rayonne de splendeur.

Dans ce rapprochement, se cache le fondement de la Kéhouna. De même que l’amandier est le premier à produire, ainsi le Cohen doit également être l’initiateur de tout acte. La Kéhouna consiste essentiellement en actions, c’est la raison pour laquelle elle est désignée sous le terme de Avoda – service. L’action en soi s’accompagne forcément du zèle et de l’empressement à la réalisation. Tant qu’on est occupé à penser, on n’agit pas, et pour entamer le processus de l’action il est forcément nécessaire d’interrompre sa pensée. C’est la raison pour laquelle nos Sages affirment (Chabat 20) « les Cohanim sont réputés pour leur zèle ».

Comme nous l’avons exprimé, Aharon fait partie des personnes qui « disent peu et multiplient les actes », et ainsi qu’il est raconté à son sujet, « Aharon attachait une corde d’acier autour de ses reins et se rendait chez chacun pour enseigner à tout celui qui l’ignorait, le Kryiat Chéma’, la Téfila. Il enseignait également à tout celui qui n’était pas encore plongé dans l’océan de la Thora ». Au lieu de discuter et philosopher, Aharon s’est toute sa vie investi en actions en faveur du Tsibour sur lequel il portait un regard bienveillant. Il accomplissait chaque chose avec empressement, ainsi que notre Paracha le décrit lorsque Moché dit à Aharon de faire fumer les encens pour enrayer l’épidémie: « il courut au sein de l’Assemblée ».

C’est pourquoi la preuve qu’il fut l’élu d’Hachem nous est apportée par l’amandier pour sa spécificité de précocité.

Même lorsque le fruit sortit la fleur demeura

Bien qu’il soit établi que l’amandier soit le premier à la floraison, sa maturation est très lente et ses fruits mûrissent le plus tardivement dans la saison, pratiquement six mois après. Certains pensent que c’est cette raison qui fit que ce soit justement ce rameau qui fut choisi pour l’accomplissement de ce signe. Le fait que la floraison et la maturation du fruit eurent lieu durant la même nuit intensifie le miracle. Pourtant, le verset ne mentionne pas la maturation du fruit. C’est pourquoi il semble davantage que cela vienne nous instruire sur le fait que cette rapidité dans l’action ne vient pas pour accélérer le résultat, mais est un but en soi, elle apporte un sens supplémentaire à l’action même. Même si la floraison précoce ne produit pas d’effet sur la maturation du fruit, malgré tout, l’amandier s’empresse d’atteindre son but qui est de produire son fruit. De même en va-t-il du Cohen, il ne lui incombe pas de penser au résultat mais à ce qu’il lui appartient de faire. C’est là, le véritable empressement.

Et pour cette raison également, il était important de voir simultanément le fruit avec la fleur. Cela vient nous enseigner que même lorsque le fruit émerge, l’importance de cette fleur hâtive persiste, car l’objectif ne consiste pas dans l’achèvement de l’acte mais dans la manière dont celui-ci a été accompli, en l’occurrence avec le zèle attendu ! C’est pourquoi, même si dans les faits des amandes avaient poussé, au moment où Hachem donna l’ordre à Moché, il n’est fait mention que de la fleur, car c’est en elle que repose tout le principe et fondement de la Kéhouna, le zèle dans l’accomplissement du Service. Ainsi que le mentionne le Kli Yakar, la désignation des jeunes Cohanim qui ont commencé leur service dans le Mikdach à l’âge de bar-mitsva par les termes de « Pirhei Kéhouna », est lié à cette fleur (pera’h). C’est probablement due au fait qu’ils débutent leur service jeunes en âge ce qui expliquent qu’ils soient sveltes et rapides dans leurs actions.

Moins l’on discourt plus on agit

A la lumière de ce qui a été dit, il semble que ce soit là l’essentiel de l’erreur commise par Kora’h. On ne gagne pas la Kehouna au moyen de discours et de récriminations, et pas non plus par le biais de la raillerie intellectuelle, mais en vertu de l’art du silence nanti d’actions. Même lorsque les arguments sont justifiés, tant que la personne est affairée à parler elle se retrouve en contradiction avec le principe de l’action, ce qui s’oppose à la Kéhouna. Il n’y a rien à attendre de ceux qui s’allongent en discours, leur objectif n’est pas d’oeuvrer.

Ajoutons à cela que celui qui ne fait que parler ne se préoccupe que de lui, comment alors imaginer qu’il puisse se soucier un instant de la collectivité ? Seul, celui capable de s’oublier pour agir, se tient ferme au service du groupe et est apte à accepter la Kéhouna. C’est la réponse que fournit Moché à Kora’h (Bamidbar 16 ;11) « Et qu’est donc Aharon pour murmurer contre lui ? », ainsi que l’écrit le Sfat Emet : Aharon était prêt à accepter sur lui la Kédoucha telle quelle, sans y associer, ni intérêt personnel ni subjectivité.

On imagine parfois que plus on parle, mieux on explique les choses, plus nous produirons d’effet. De même en va-t-il en pédagogie où l’on pense que plus on explique à l’enfant savamment et intelligemment les choses, plus on imprimera en lui peu à peu leur effet. C’est en vérité une grossière erreur de penser ainsi, car dans la plupart des cas, même en répétant encore et encore, la parole ne permet pas de mieux instiller en l’enfant les données. Ce qui passera effectivement, c’est la parole mais pas le geste, l’aboutissement de cette parole. Et par mimétisme, l’enfant apprendra à son tour à parler et non pas à faire ! La meilleure garantie d’intégration des apprentissages se fait à travers le principe de modélisation. Etre un exemple pour l’enfant ! C’est ce que l’enfant est capable d’accepter, et cela sans qu’il soit nécessairement besoin de parler. 

A nous de nous souvenir de ce principe : un minimum de paroles laisse la place à davantage d’actions.

About The Author

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.

Comments (1)

  • Desiree

    Sujet brulant dactualite où chacun parle à tort et a travers et notamment les medias qui usent et abusent de ce qu’elles pensent etre un droit a la liberte dexpression alors qu’elles conditionnent, seduisent, induisent dirigent…manipulent l’opinion publique tacitement et en effet, sans lever le petit doigt!! La Thora, souveraine, nous eveille sur ces toxines et cette pollution à tous les niveaux. Merci pour ce developpement riche, non sans un certain charme poetique.
    Brakha vehatslaha

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