Hanouka – Entre beauté Grecque et grâce Juive

Hanouka – Entre beauté Grecque et grâce Juive

La symbolique de Galout Yavan

Lorsque les grecs parvinrent à Jérusalem, ils cherchèrent un emblème à leur lutte contre les juifs. Ils s’arrêtèrent sur la Ménorah du Beith Hamikdach, plus précisément sur son huile. Finalement, pourquoi arracher aux juifs cet ustensile si précieux, alors qu’il suffit de souiller son huile ? Curieusement, c’est cette même symbolique qui, à la fin de l’histoire, portera le message de Hanouka par l’allumage de la Ménorah avec le miracle de la fiole d’huile. Cela laisse à réfléchir !

Intéressons-nous avant tout, à ce qui est écrit au sujet de l’exil Grec. La Thora nous enseigne que l’histoire du peuple d’Israël passe successivement par une période d’asservissement à quatre empires, appelée les quatre exils : Babylonien, Mède, Grec et Romain. Nos commentateurs ont établi un lien entre ces royaumes et les quatre fautes capitales, qui sont : le meurtre, l’idolâtrie, la débauche et la médisance. Il est facile d’établir le lien à propos de Babel, symbole de l’idolâtrie dans le monde, comme de faire le rapport avec Madaï, caricature de la poursuite des plaisirs sensuels. Il n’est pas malaisé non plus de comprendre le lien existant entre Edom et la médisance, étant nous-même plongés dans la haine gratuite depuis la destruction du deuxième Temple. Par contre, le lien entre Yavan et le meurtre nous semble étranger voire incompréhensible. Le leitmotiv de cette civilisation ainsi que sa philosophie ne sont-ils fondés sur la mise en valeur de l’intelligence humaine, se différenciant de tout esprit primitif ou barbare ?!

La beauté extérieure, bonne ou mauvaise ?

En réfléchissant à la fête de Hanouka, il nous appartient d’approfondir l’origine de la lutte entre l’empire Grec et celui de Judée, qui donna lieu aux terribles affrontements entre Hasmonéens et Grecs décrits par les textes.

La culture grecque a valorisé et mis l’accent sur la beauté extérieure. Elle a développé la structure ordonnée en logique, science, musique, architecture, sport, philosophie… Elle a mis en relief l’art du discours, valorisé l’art de la sculpture, de la peinture, du théâtre. Elle a apporté au monde une lumière de sciences et de progrès.

La Torah, pour sa part, ne désavoue pas l’idée du beau, bien au contraire elle le loue. Nul ne peut le démentir, et nous avons de nombreux exemples à l’appui de cette thèse. Dans notre Paracha précisément, la Thora fait l’éloge de la beauté de Yossef en ces mots « car il était beau de taille et beau d’apparence ». Ces mêmes mots qui furent d’ailleurs dits au sujet de sa mère Rahel, de qui Yaacov avinou s’est épris, lui vouant le premier élan de son cœur. Les définitions relatives à ces formules « beau de taille et beau d’apparence » expriment une beauté extérieure. Et tel qu’il ressort de Rachi, le mot « taille » a trait à la forme du visage – quant au mot « apparence », il exprime l’éclat du visage.

Se trouve également là, la raison pour laquelle nos Sages ne permirent pas que la Thora soit traduite dans une autre langue que le Grec (Méguila 8) – En effet, ils ont tiré du passouk « la beauté divine fut donnée à Yafet qui réside dans les tentes de Chem » ce qui a pour sens que la beauté de Yafet pourra résider dans les tentes de Chem.

Dans un tel contexte de concordance, comment expliquer et comprendre l’origine d’une lutte aussi féroce entre nous et les grecs ?! Il y a également de quoi s’étonner au sujet du midrach (Méguilat Taanit) qui révèle que la traduction de la Thora en grec par le roi Talmaï entraina une obscurité de trois jours sur le monde. Une telle répercussion semble venir contredire ce qui vient d’être mentionné par le Talmud.

« S’ils étaient laids, ils seraient encore plus savants » !

Le Talmud (nédarim 59b) raconte l’histoire d’une matrone qui, se trouvant devant Rav Yehouda dont le visage était rouge, n’hésita pas à l’invectiver en ces termes: « Comment peut-on enseigner aux juifs et être ivre en même temps? ». Après que Rav Yehouda lui ait prouvé qu’il n’était personnellement pas capable de boire de vin à l’exception de celui du Kiddouch, de la Havdala et des quatre coupes du Séder de Pessa’h, il expliqua son teint selon le verset dans Kohelet (8; 1) « La sagesse d’un homme fait briller son visage ». Autrement dit, Rav Yehouda lui démontra à partir de ce verset que la sagesse de la Torah illumine et embellit le visage d’une personne.

Néanmoins, la Guémara rapporte ensuite (ibid 50b) une anecdote qui semble contradictoire. La fille de l’empereur romain critiqua l’aspect physique de Rav Yehochoua ben Ḥananya en disant : « Vous êtes la quintessence de la magnifique Torah, mais elle est stockée dans un vilain récipient ». Il lui répondit par une question: « Est-il concevable que chacun garde son vin dans des vases en terre cuite et que vous aussi fassiez de même ? N’existe-t-il aucune distinction entre l’empereur et les gens ordinaires ? Vous devriez placer votre vin dans des récipients d’argent et d’or ! ». Elle accepta son idée et alla déposer son vin dans des récipients en or, mais hélas, il tourna ! Rav Yehochoua lui dit alors: « Il en va de même pour la Thora: contenue dans une belle personne, elle se gâte ». Elle poursuivit : « Mais n’y a-t-il pas des gens qui sont à la fois beaux et savants dans la Torah? ». Il fit alors une réponse quelque-peu étrange : « S’ils étaient laids, ils seraient encore plus savants ».

Le Maharal de Prague s’est penché sur le paradoxe apparent entre ces deux enseignements. En guise de réponse, il écrit que ces deux passages parlent de concepts différents. La clarté du visage dont parle Rav Yéhouda fait allusion à une lumière qui appartient à la sagesse et qui n’est aucunement liée à la beauté physique du corps, elle-même, contraire à l’esprit. Il s’agit en quelque sorte d’un rayonnement distinct, rattaché à l’esprit, comme celui mentionné au sujet de Moché – « la peau de son visage était devenue rayonnante » (Chemot 34).

Toutefois, ces paroles du Maharal restent assez obscures, et nécessitent d’expliquer la signification de la beauté matérielle et celle de la beauté spirituelle. Après tout, il est question de l’éclat du visage, qui est entièrement ‘matière’.

L’essence et le rayonnement

Le monde a été créé sur le principe de l’essence et du rayonnement. Prenons l’exemple de la lumière du jour. Elle est issue du soleil qui porte en lui son immense potentiel – l’essence. Pourtant, elle ne s’exprime et ne se répand dans le monde qu’à travers les rayons solaires – le rayonnement.

Prenons également l’exemple d’un arbre dont la dimension physique est tangible : le tronc, les branches, les feuilles, les fruits. En réalité, tout cela n’est que le rayonnement de toute une vie cachée, enfouie au plus profond de la terre, et de toutes ces racines qui, elles, sont la véritable source de vie en même temps que la matrice de cette magnifique créature perceptible à l’extérieur.

Il en va de même concernant l’être humain. Le physique de l’homme, son aspect extérieur, ses performances…, ne représentent que sa facette superficielle. Ce n’est que le reflet et le rayonnement d’une source vivante enfouie en son intériorité : sa néchama. C’est elle qui donne au corps son véritable sens, à tous les niveaux.

Par contre, il y a lieu de réaliser par-dessus tout, que l’essence et le rayonnement sont deux données fondamentalement contradictoires. L’essence ne peut trouver d’expression dans notre monde, limité et restreint, et où seuls les éléments qui répondent à une définition de ce type peuvent avoir une place. L’essence est à comprendre comme un potentiel illimité, qui reste d’une certaine manière une dimension abstraite et qui ne peut être défini selon un référentiel « espace-temps ».

Quand l’esprit transfigure la chair

A partir de là, il est possible de mieux appréhender l’enjeu de notre débat avec les Grecs. L’idéologie grecque a cherché à diviniser le rayonnement. Le paraître devient l’être, et les besoins primaires deviennent un but. Dès lors, plus de limites au développement de la culture vestimentaire, de la mode, de l’art culinaire, etc.

De fait, cette « culture » – ou idolâtrie du rayonnement, est la meilleure manière de faire disparaître l’essence !

La culture Grecque, c’est sublimer le corps humain au point d’être capable de se prosterner devant un homme qui ‘sait’ ingénieusement manier un ballon, aussi ridicule et déplacé que cela puisse paraître. Mais si effectivement, la dimension extérieure trouve un sens en soi, alors pourquoi pas ?!

Dans le langage biblique, deux termes distincts sont utilisés pour désigner la notion du beau : le Hod et le Hadar. Le Malbim explique la nuance entre ces deux termes par la distinction qui existe entre une beauté intérieure et une beauté extérieure.

D’une autre manière, le Gaon de Vilna explique cette distinction en différenciant la beauté dite « indépendante » d’une beauté « dépendante ». Ainsi, peut-on comprendre qu’au sujet de Moché, nous retrouvons la notion de Hod, tel qu’il est écrit ‘ונתת מהודך’, alors que pour son disciple Yéochoua est mentionné le concept de ‘Hadar’ – ‘בכור שורו הדר לו’. En effet, nos sages nous ont enseigné que la face de Moché était comparable à celle du Soleil (lumière indépendante), tandis que la face du Yéochoua était semblable à celle de la lune (lumière dépendante).

Il semble que ces deux interprétations soient intimement liées. Le judaïsme voit la beauté extérieure comme le reflet d’une beauté intérieure, spirituelle et morale. La beauté est le reflet de la dimension éternelle et divine dans le monde. Cette idée est presque explicite dans le Talmud (Baba Batra 59a), qui déclare que, comparées à Sarah, toutes les personnes sont comme un singe par rapport à un humain; Sarah comparée à Eve est à l’image d’un singe comparé à un humain; Eve comparée à Adam est comme un singe comparé à un humain; et Adam comparé à la Présence Divine est comme un singe comparé à un humain.

C’est pourquoi, tout notre objectif consiste à être capable d’établir une connexion entre l’apparence externe et l’essence interne.

La fusion et l’harmonie des deux dimensions, Hod et Hadar, est à l’origine d’un éclat particulier du visage. On parle alors de ‘Hen – Grâce, qui se définie par le rayonnement de l’esprit vivant qui transfigure la chair. Le caractère intérieur de l’homme est susceptible de percer l’écran extérieur du physique pour faire naître la grâce sur son visage. Cela semble être l’idée du verset des Proverbes (13; 15) « Un esprit bienveillant procure le charme ».

Par contre, lorsque la beauté contraste avec le contenu intérieur, cela ressemble alors à ‘un anneau d’or au nez d’un pourceau‘, pour reprendre l’expression du roi Chelomo (Proverbes 11; 22). La beauté d’une femme dépourvue de bon sens se transforme en machine qui démultiplie saleté et décadence, et finit par polluer son image.

Le piège de la beauté

Malgré cette approche positive de la beauté, il s’y trouve néanmoins un réel danger dès lors que ce sens de l’esthétique dévie de son objectif initial, engendrant le risque d’être mal interprété. Si du désir de beauté découle une tendance à l’orgueil ou aux mauvais instincts, l’homme altère alors son véritable sens et le déshonore, car il le déconnecte de sa source et le vide de sa vigueur. C’est probablement le message de Rav Yéhochoua, qui fit comprendre à la fille de l’empereur que la fierté qui l’a poussée à vouloir utiliser des ustensiles plus importants que ceux des autres, eut pour effet l’oxydation du vin.

C’est aussi la raison pour laquelle la traduction de la Torah par le roi Talmaï, se contentant de faire ressortir uniquement la beauté apparente, sans l’utiliser comme levier pour y découvrir la lumière qu’elle recèle en profondeur, généra aux yeux des sages d’Israël une telle obscurité qu’ils en décrétèrent un jour de jeûne.

Il nous est désormais possible de comprendre le rapport entre Yavan, l’empire Grec et la faute capitale qu’est le meurtre. La mort représente la rupture entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’arbre et ses racines, entre le corps et l’âme. C’est la définition même de Chefi’hout-Damim – littéralement « répandre le sang », le sang représentant l’âme.

C’est peut être également là, le sens de l’emblème choisi par les Grecs pour matérialiser le conflit, à savoir la Ménorah, ou plutôt la souillure des huiles. Ils ne touchèrent pas à la Ménorah, ni même à sa lumière ! Ils préférèrent se mesurer à l’essence, à l’endroit intime où réside le potentiel de cette lumière. Par ailleurs, la notion d’impureté est toujours reliée au phénomène de la mort (Rav Y. Halévy). Elle se définit comme un arrêt, une rupture ou une coupure. En effet, le grec prétendait qu’il est possible de prendre l’idéal et de le vider du divin.

Pour conclure…

À l’ère où le paraître prend résolument le pas sur l’être et où l’image de l’idéal esthétique règne sur nos vies, le message de Hanoukka est plus que jamais d’actualité.

Hanouka nous apprend à savoir revenir à l’essentiel. Finalement La beauté de la Grèce n’est qu’une beauté plastique et superficielle. Il nous appartient de placer cette beauté dans les « tentes de Chem », pour la faire correspondre avec l’esprit. C’est ainsi que nous trouverons grâce aux yeux de D.ieu et des hommes (Proverbes 3; 4).

A propos de l'auteur

Ancien élève de la yéchiva de Poniewicz. Auteur de plusieurs brochures, en particulier sur le traité Horayot, l'astronomie et le calendrier juif. Se spécialise sur les sujets de Hochen Michpat. Co-directeur du centre de Dayanout Michné-Tora à Jerusalem.

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