Térouma – Le Michkan: un idéal ou un compromis ?

Térouma – Le Michkan: un idéal ou un compromis ?

Un idéal depuis la Création ou une réponse au Veau d’or ?

Les commentateurs sont en discussion quant à la date à laquelle fut ordonnée la construction du Michkan. Serait-ce préalable, ou bien consécutif à la faute du veau d’or ? Selon le Ramban, notre Paracha fut dite conformément à la chronologie des événements, soit entre le Matan Thora et la faute du veau d’or. Quant à Rachi (31; 18), il soutient que cette mitsva fut donnée après la faute du veau d’or, selon le principe que « n’existe pas d’avant, ni d’après dans la Thora ».

En réalité, derrière cette divergence d’opinion se cache un débat beaucoup plus profond : le Michkan est-il la représentation d’un idéal, ou bien vient-il en tant que compromis ?! Constitue-t-il la suite logique au Matan Thora comme l’affirme le Ramban, ou bien s’inscrit-il comme la résultante de la faute du veau d’or ? Il est possible d’exprimer ce questionnement essentiel de la façon suivante : faut-il voir la représentation « physique » du Maître du monde sur terre comme obligatoire, ou bien uniquement comme un remède pour les Bnei Israel après qu’ils aient réclamé ce type de présence lors de la faute du veau d’or ?

La version selon laquelle le Michkan est une conséquence de la faute du veau d’or n’est aucunement saugrenue, plusieurs richonim partagent cette même idée. Il suffit par exemple de se pencher sur ce que dit le Sforno (kavanot hathora) : « en vérité, avant la faute du veau d’or, immédiatement après Matan Thora, Israel n’avait pas besoin de tout cela (du Michkan et des korbanot) pour que réside Sa Chkhina parmi eux, au contraire il est dit « A chaque occasion où je mentionnerai Mon Nom, Je viendrai vers toi et Je te bénirai » (22). Les Bnei Israel ne reçurent l’ordre de construire le Michkan et ses ustensiles etc. qu’après l’épisode du veau d’or ».

Ce point de vue peut se trouver renforcé par les similitudes que nous retrouvons entre la faute du veau d’or et de la construction du Michkan; 1/ Dans les deux cas, les Bnei Israel donnèrent de leur argent – 2/ C’est précisément Betsalel, petit-fils de Hour, tué au cours de l’épisode du veau d’or, qui fut nommé pour construire le Michkan – 3/ Au cours de la cérémonie d’inauguration du Michkan, Aharon dut sacrifier une vache en expiation de la faute du veau d’or.

Deux approches selon le Midrach ?

De fait, nous retrouvons déjà ces deux approches mentionnées dans les propos de nos Sages. En effet, il est écrit dans le midrach (Chémot raba Térouma) « Ainsi dit Hakadoch Baroukh Hou à Israel: Je vous ai donné la Thora; me séparer d’elle, Je ne le peux pas, vous dire de ne pas la prendre, Je ne le puis également. C’est pourquoi, partout où vous irez, faites-moi une demeure, comme il est dit : ils me feront un Sanctuaire etc. » Ainsi le Michkan y est présenté comme un idéal, une suite au Matan Thora. C’est également ce qui ressort des paroles du midrach Tanhouma (Parachat Nasso) « Hakadoch Baroukh Hou désira que Lui soit réservée une demeure sur terre ».

Or nous trouvons par ailleurs dans le midrach Tanhouma (Pékoudei 6) : « L’Arche du Témoignage, constitue une preuve aux yeux de l’humanité qu’Hachem leur a pardonné pour cette faute du veau d’or… Ainsi Hakadoch Baroukh Hou chérit Israel et lui a donné la Thora, or 40 jours plus tard, il fauta. Les goyim se dirent qu’Il ne reviendrait plus vers eux. Moché s’interposa et invoqua la Clémence Divine, et Hachem lui répondit : ‘Jai pardonné conformément à ta demande’. Moché répliqua : qui informera les nations ? Hachem lui répondit : ils me feront un Sanctuaire ». Il est ici expliqué que le Michkan vient en réponse à la faute du veau d’or, et non pas comme un objectif de prime abord.

Quel sens donner à cette contradiction apparente des paroles de nos Sages ? Le Michkan vient-il à priori ou à posteriori ? Est-il un idéal depuis le début de la Création, ou bien une nécessité à cause du veau d’or ?

[De ce qu’il ressort de la guémara Avoda Zara, la faute du veau d’or vient servir les baalei téchouva, ce qui signifierait qu’elle était prévue dans les plans du Créateur. Dans ce cas, même s’il est dit que le Michkan vient comme réponse à la faute du veau d’or, cela ne vient cependant pas contredire le fait qu’il soit également un idéal. Ce sujet fait partie des mystères de la Thora, et qui en tant que tel, exige un approfondissement tout particulier.]

Entre Michkan et Mikdach: deux actions réciproques

Le verset dit « Ils me feront un Mikdach – un Sanctuaire et Je demeurerai au milieu d’eux » (25; 8). Dans le verset qui suit, il est écrit « D’après tout ce que je te fais voir : le plan du Michkan » (9). Le fait qu’il soit dénommé « Sanctuaire » au départ, puis « Michkan » aussitôt après, appelle à une explication. Le Or Ha’haim Hakadoch nous éclaire sur ce point : « à partir du moment où il est confectionné au nom d’Hachem Ytbarakh, même si Sa Chekhina n’y réside pas encore, s’applique à lui aussitôt un statut de sainteté ».

Ainsi, se révèlent deux actions au niveau du Michkan, la première qui est « ils me feront un Mikdach » et qui représente la part de préparation des Bnei Israel. La deuxième « Je demeurerai au milieu d’eux », est la résidence de la Chékhina d’Hachem. Le Or Hahaim expose ici un concept puissant dans le fait que la préparation-même des Bnei Israel soit appelée « Mikdach », et cela préalablement à l’installation de la Chékhina d’Hachem.

Dans le même esprit, le Chem Michmouel explique le propos de la guémara (Erouvin 2a) « le Michkan est dénommé Mikdach et le Mikdach est dénommé Michkan », car il existe deux aspects : le premier est celui de la résidence de la Chékhina sur terre – sous cet angle, il est appelé Michkan. Mais il existe également une notion de rassemblement d’Israel en une même demeure pour servir un D-ieu Unique. De ce point de vue, la dénomination de Mikdach a pour sens, le lieu où les Bnei Israel se sanctifient et se préparent.

Quant au verset « Ils me feront un Sanctuaire et Je demeurerai au milieu d’eux », il vient exprimer que la Chekhina ne peut venir résider sans la part de préparation de l’Homme.

« Je demeurerai au milieu d’eux »: un idéal

D’après cela, l’on peut proposer que le Michkan lui-même est un but en soi depuis l’origine de la Création, Hakadoch Baroukh Hou désirant posséder une demeure sur terre. Ainsi, les Bnei Israel mentionnent eux-mêmes dans la Chira chantée sur la mer, encore bien avant la faute du veau d’or « Tu l’amèneras et Tu le planteras sur la montagne de Ton héritage; la demeure pour Ton séjour, Eternel, que Tu as faite; le Sanctuaire, Eternel, que Tes mains ont établi » (15; 17). Il est également dit dans les versets qui suivent Matan Thora « Un autel de terre tu feras pour Moi, et tu apporteras sur lui tes holocaustes et tes offrandes de paix etc. ». Nous comprenons par là que la représentation « physique » de Hakadoch Baroukh Hou est nécessaire et souhaitable, de même que nous pouvons constater que nos Avot construisaient des autels.

« Ils me feront un Sanctuaire »: suite à la faute du veau d’or

Après la faute du veau d’or, cette présence de la Chekhina fut conditionnée à « ils me feront un Sanctuaire », ménageant à l’homme sa part. Cette participation ne consiste pas seulement en une collecte de dons et la construction du Michkan et de ses ustensiles, mais surtout à y sacrifier les korbanot au jour le jour. Chaque jour, chaque instant, se réalise cette mitsva de « ils me feront un Sanctuaire », et c’est à cette condition que la Chekhina réside dans le Mikdach. Comme l’écrit le Ramban (introduction au séfer chémot) – au moyen des korbanot, ils obtiendront l’expiation de leurs fautes, ainsi celles-ci n’éloigneront pas la Chékhina. Ces korbanot furent institués pour l’essentiel après la faute du veau d’or, comme rapporte le Sforno à partir du verset dans Jérémie (7; 22) « car Je n’ai rien dit à vos Pères et ni rien ordonné à propos des holocaustes et des sacrifices le jour où Je les fis sortir du pays d’Egypte. »

On peut dès lors comprendre que sans la faute du veau d’or, Hakadoch Baroukh Hou aurait tout naturellement fixé Sa demeure sur terre, sans préalable, sans préparation active de l’homme, et sans cette nécessité d’offrir des korbanot au quotidien. Après cette faute, l’homme doit amorcer ce rapprochement, et sans cette part active dans l’édification du Mikdach, Hachem ne résidera pas au sein d’Israel. Dès cet instant, il convient de prélever des offrandes, d’unir le klal Israel, de préparer le Michkan, nous préparer nous-mêmes, apporter nos korbanot… alors seulement, Hakadoch Baroukh Hou sera disposé à faire résider Sa Chékhina.

Jusqu’à la faute du veau d’or, chaque individu pouvait construire son autel personnel. Mais suite à ce malheureux épisode, la Chekhina ne peut plus résider si Israel n’est pas entièrement uni. La faute du veau d’or a montré que l’expression individuelle peut conduire à l’idolâtrie. Ce phénomène a conduit à unifier tous les autels en un lieu central où tout le monde viendrait servir Hachem.

Malgré que ce soit la conséquence d’une faute, il y a en cela une grandeur particulière ! Dès lors, Am Israel s’associe au Michkan-même et à la venue de la Chekhina, au point de lui accorder le titre de Mikdach depuis sa préparation avant même la résidence de la Chekhina, comme l’explique le Or Hahaim.

En ces jours…

En ces jours où les synagogues sont fermées depuis déjà une longue période, il nous importe d’établir un bilan de conscience. Une réalité s’impose à nous, dans le fait que si nous cessons de réaliser l’injonction « ils me feront un Sanctuaire », nous ne pouvons plus attendre que s’accomplisse l’autre facette de l’engagement « Je demeurerai parmi eux ».

Les contraintes particulières de cette année apportent leur lot de nouvelles habitudes, l’une d’elle est que nous nous sommes habitués à prier dans des endroits extérieurs, près de la maison, en petits groupes. Cette solution revêt évidemment toute son importance, car c’est ce qui nous a permis de réussir à perpétuer les minyanim ! Cependant, il semble qu’avec le temps, cela se transforme en un phénomène où chacun donne d’emblée la préférence à une telle téfila. Sans parler des problématiques liées à une telle situation, force est de nous rappeler que « ils me feront un Sanctuaire » comprend également ce principe d’unification d’Israel. La faute du veau d’or appartient au passé, et la résidence de la Chekhina dépendra de notre aptitude à nous éloigner d’une façon d’être trop individualiste, pour davantage nous concentrer et nous rassembler en un seul lieu.

A propos de l'auteur

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.

Commentaires (2)

  • Hillel Touati

    Likvod Harav Chlita
    Je me delecte souvent de vos articles qui sont tres interessants, profonds, ecrits clairement (en bon francais) et qui menent a un message actuel.
    Celui ci aussi contient un message tres poignant et actuel.
    Cependant, במחילת כבודו une ou deux phrases choquantes se seraient apparament echappees de votre plume.

    vous considerez le Michkan comme la representation physique de D…..
    et vous allez jusqu’a ecrire “Nous comprenons par là que la représentation « physique » de Hakadoch Baroukh Hou est nécessaire et souhaitable,”
    “Hass Vechalom.
    d’apres mes maigres connaissaces TOUTES REPRESENTATION PHYSIQUE D’HAKADOCH BAROU’H HOU EST INTERDITE.

    Comme vous l’expliquer si bien ds l’article le Michkan est un endroit de rassemblement pour accueillir la Che’hina.La notion d’espace pour la Che’hna n’est certes pas non plus evidente.
    Certains ont aussi vu dans le Michkan une Hanhaga de Hakadoch Brou’h Hou…
    Mais la represntation physique de D… c’est inconcevable.

    Je suppose que votre intention etait autre quand vous avez ecrit cela…..
    il convient cependant d’etre vigilent lorsqu’on ecrit sur des notions tellement delicates pour le Grand Public,
    encore une fois j’adore vos Divrey Tora et desole pour la “Harifout.
    Bikvod Rav….
    Hillel Touati.

  • Rav A. Melka

    Merci pour votre remarque très importante. Bien entendu mon intention n’est pas d’une représentation physique au sens propre de Dieu lui-même, ce qui n’est pas possible, mais d’une représentation symbolique au second degré, qui vient éveiller à la divinité, voir rabbi Yehouda Halevi dans le Couzari qui s’allonge sur le sujet et justifie ainsi les batei knessiot etc. Il va jusqu’à affirmer qu’entre la confection des Krouvim et la faute du veau d’or, il n’existe que cette différence que l’une émane de l’ordre Divin alors que l’autre n’en provient pas. En d’autres termes la représentation physique est interdite lorsqu’elle vient de notre initiative, mais pas lorsqu’elle est ordonnée par Dieu.

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