Tétsavé – Pourim : Ces voiles qui nous dévoilent

Tétsavé – Pourim : Ces voiles qui nous dévoilent

La place centrale des habits dans le livre d’Esther

Une lecture attentive de la Méguilat Esther révèle un lien étroit entre la Parachat Tétsavé et la Méguila. Tous deux intéressent le sujet du vêtement. Notre paracha décrit avec moult détails et force précisions les vêtements sacerdotaux. Elle les présente comme les « vêtements de service », sans lesquels le Cohen ne peut assurer sa fonction sacrée :

Lorsqu’ils ont revêtu ces vêtements, ils portent alors leur titre de Cohen – s’ils ne les portent pas, la fonction de Cohen ne les accompagne pas.

Sanhédrin 83

Dans l’histoire de la Méguila, le vêtement apparaît en toile de fond des différents évènements, qui se produisent et entraînent à chaque occasion un changement de vêtement : dans les moments de détresse, il est question d’un sac de deuil comme tenue – quant aux instants de joie, le vêtement est alors royal.

Lorsque Esther apprend que Mordekhai a échangé ses vêtements de dignitaire pour endosser un cilice et se couvrir de cendre, elle en est bouleversée (Esther 4; 4). Sa réaction n’a rien à voir avec le décret de Haman, dont elle n’est pas encore informée. Elle est engendrée par le fait que Mordekhai a revêtu des habits de deuil, ce qui la pousse à réagir aussitôt et lui envoyer des vêtements afin qu’il ôte cette tenue funeste. Il s’avère qu’une telle tenue aux environs du palais est un acte inhabituel, et peut-être même risquée.

La fonction déterminante du « vêtement » atteint son paroxysme relativement au traitement réservé à l’homme que le roi voulait honorer, selon la suggestion de Haman : « qu’on fasse venir un vêtement royal qu’a porté le roi, et un cheval que le roi a monté et sur la tête duquel figure une couronne royale » (Esther 6; 8). Dès cet instant, la roue tourne et le sort s’inverse. Mordekhai peut alors revenir aux vêtements royaux dont il s’était dévêtu pour parader dans les rues de la ville, alors que l’on clame devant lui : « voilà ce qui est fait à l’homme que le roi désire honorer ». Il n’est pas question de promotion dans sa fonction, ni de privilèges ou prérogatives supplémentaires, pas plus que de récompense pécuniaire. Le témoignage d’honneur et de considération que la Méguilat Esther choisit est le vêtement !

Ce constat s’exprime avec plus de force encore à la fin de l’histoire, au point culminant de la grandeur à laquelle est élevé Mordekhai. Sans surprise, sa haute fonction est à nouveau décrite suivant les vêtements qu’il porte :

« Et Mordekhai sortit de chez le roi en costume royal, bleu d’azur et blanc, avec une grande couronne d’or et un manteau de lin et de pourpre, et la ville de Suze fut dans la jubilation et dans la joie »

Esther 8; 15

Ainsi, nous importe-t-il de tâcher de comprendre ce qui se cache derrière la notion de vêtement de manière générale, et plus particulièrement dans l’histoire de la Méguilat Esther.

Ahachvéroch et les vêtements du Grand Prêtre

Nos Sages établissent déjà ce lien significatif entre la Méguilat Esther et les vêtements sacerdotaux. Ils rapportent que le roi Ahachvéroch s’était enveloppé des vêtements du Cohen Gadol qui avaient été emportés au moment de l’exil de Yéhouda, en même temps que les ustensiles sacrés du Beith Hamikdach. Ces ustensiles sacrés furent sortis pour servir au festin du roi. A cette occasion, Ahachvéroch chercha à prouver, au moyen des vêtements sacerdotaux, qu’il était lui-même le maître du monde.

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Dès lors, l’opposition est flagrante entre ce qui est attendu du Cohen Gadol dans son service revêtu de ses vêtements de gloire et de splendeur, et l’attitude de Ahachvéroch vêtu de ces mêmes vêtements.

Mais en fait, il faudrait déjà comprendre l’intérêt considérable que porte la Thora en multipliant les détails quant à la splendeur des vêtements, thème a priori quelque peu superficiel. Nos Sages ne nous apprennent-ils pas « Ne te contente pas t’extasier devant la jarre, regarde plutôt ce qu’elle contient » (Avot 4; 20). Dans un monde où les repères sont ceux de « l’extériorité » ou du paraître, le « vêtement » tient le rôle principal ! Mais dans ce cas, comment interpréter la place prépondérante des vêtements sacerdotaux qui valident le Cohen dans sa fonction sacrée au Beith Hamikdach ?! Le vêtement n’est-il pas uniquement un élément superficiel dénué de sens et d’importance ?

Le vêtement: pour cacher ou dévoiler ?

De fait, nous trouvons que l‘approche de la Torah quant à la fonction du vêtement est double. D’un premier point de vue, en observant le début de la Création, nous trouvons que le premier Homme (Adam Harichon) déambulait dans le Gan Eden, dépourvu de tout vêtement. Il ne « mérita » son premier vêtement qu’après la faute originelle, lorsque HKBH lui confectionna ainsi qu’à sa femme « une tunique » (Béréchit 3; 21). Ainsi, la fonction du vêtement de Adam fut de le soustraire et dissimuler du regard. Adam et Hava se sentirent indécents, exposés, et le vêtement venait donc pallier à ce ressenti négatif.

Sous un autre aspect, le fait de se couvrir d’un vêtement recèle une intention complètement inverse, et le vêtement vient alors, au contraire, montrer, exposer et même afficher. Et ainsi, lorsque la Thora nous enseigne que les vêtements sacrés du Cohen Gadol avaient pour objectif l’honneur et la gloire, elle place le vêtement comme un élément de représentation et d’image aux yeux du public.

Se pose dès lors la question de savoir si le sens du vêtement est destiné à la personne même ou bien au public. Est-il fait pour cacher ou bien pour dévoiler ?!

L’écran vestimentaire : refuge de l’intériorité

Il semble que sous cet apparent paradoxe, se cache toute la substance profonde du principe vestimentaire.

L’objectif originel de l’habit est de couvrir l’intériorité de la personne. Depuis la transgression vis-à-vis de l’arbre de la connaissance, où le désir de Adam fut engendré par la vue du fruit, l’aspect superficiel allait occuper une place prépondérante dans sa vie. Dès lors, pour préserver son intériorité et l’intégrité de son âme, pour protéger ses émotions, ses volontés et ses rêves, il lui faudrait couvrir son corps, cette enveloppe superficielle.

Par cela, l’homme indique que sa chair ne constitue pas l’essence de sa personne, et il préserve ainsi sa véritable identité, sa dignité. Le vêtement appelle l’homme à contrôler son corps, lui rappelant ainsi qu’il a chuté de niveau.

Trahi par ses vêtements

Néanmoins, un réel danger subsiste. Car puisque le vêtement n’a pas pour but de cacher, mais au contraire de dévoiler et élever l’intériorité de la personne, il appartient donc à l’homme d’assortir son vêtement à ses traits de caractère et son être intérieur. (C’est ce qui explique que le vêtement se nomme également « mido » qui a pour étymologie le mot « midot » ainsi que l’explique le Baal Haakeida.)

Cette notion se retrouve dans l’étymologie des différents mots attribués à l’habillement : « Bégued – vêtement » dont l’origine est « béguida – trahison », ou « mé’il – manteau » du mot « mé’ila – subversion » (voir Malbim vaykra §5).

Ainsi remarque-t-on qu’il existe dans le vêtement un aspect profondément mensonger, une forme de camouflage de ce qu’est réellement l’homme qui se cache derrière ce masque de tissu, source d’illusions et d’apparences trompeuses. L’homme est quotidiennement scruté dans sa spiritualité à travers son habillement. Parviendra-t-il à exprimer sa personnalité à travers son vêtement, ou laissera-t-il sa tenue masquer sa véritable personnalité ?!

Le fait que le roi Ahachvéroch porte les mêmes vêtements qui, la veille encore, étaient destinés au Cohen Gadol, l’aurait-il transformé en être de gloire et de splendeur comme ce dernier ? En fait, s’il s’est emparé des vêtements sacrés de la Kéhouna, c’est parce qu’il cherchait à façonner une image mensongère. Nombreux sont ceux qui lui accordèrent leur confiance en profitant de ce festin qu’il avait organisé à leur intention. Mais Mordekhai identifia la ruse, et à cet instant-même, se défit de ses vêtements royaux pour endosser le sac du deuil.

Plus une personne se fait secrète, et plus elle est présente

Nous comprenons par-là l‘importance du vêtement vu comme une « deuxième peau » qui, venant couvrir l’homme, vient en fait découvrir sa vraie valeur. Il vient manifester qu’au-delà de son enveloppe corporelle se cache un être intérieur. Il exhibe le fait que l’Homme a été créé à l’image du Maître du monde, et se différencie comme tel des autres créatures. C’est là que se tient le « kavod » de l’homme, comme cela transparaît du propos célèbre de Rabbi Yohanan qui dénomme ses vêtements « mikhbadav ceux qui l’honorent ».

C’est aussi la raison pour laquelle le Cohen Gadol possédait de nombreux vêtements. Pourtant, un nombre important d’épaisseurs auraient été susceptibles de réduire l’importance du Cohen du fait de son aspect moins visible, plus caché, plus difficilement identifiable. En réalité c’est tout l’inverse. C’est justement le fait d’être couvert de multiples vêtements qui lui donne la possibilité d’accéder et de pénétrer dans le Saint des Saints. Un homme vêtu de tant d’habits est plus susceptible de comprendre que sous ces couches de vêtements existe autre chose.

Le Maharal dit que lorsque la Présence Divine est dissimulée dans ce monde, les seuls aptes à pouvoir atteindre ce niveau où se tient « E-l Mistater – Le D-ieu caché », sont ceux qui eux-mêmes sont particulièrement discrets. C’était là, le niveau de Aharon HaCohen. Un homme qui savait reconnaître le monde intérieur au-delà de la seule vision des choses. Lorsqu’une personne est profondément cachée, cela n’a pas pour sens qu’elle est complètement effacée. Au contraire, elle existe plus que jamais !

Pourim démasqué

La place centrale du vêtement à Pourim tient dans sa fonction qu’il a de dissimuler. Nos Sages indiquent que la Méguilat Esther décrit le « hester », la facette cachée de D-ieu dans le monde.

 « D’où apprend-on l’histoire de Esther dans la Thora ? Comme il est dit : Caché, Je cacherai Ma Face »

houlin 139b

Tous les évènements de cette histoire se déroulèrent en vertu des lois de la nature, alors que derrière le rideau, secrètement, se trouvait HKBH qui tirait les fils de l’histoire.

C’est là, la grandeur de Esther, personnage principal de cette histoire, et dont le livre qui décrit l’histoire porte même son nom. Esther, littéralement “la cachée”, reflète précisément l’idée d’intériorité. Elle avait effectivement caché sa véritable situation, ainsi qu’il est dit : « Esther n’a pas fait connaître qui était son peuple etc ». C’est pourtant sur elle, cachée au fond du palais, que repose la délivrance.

C’est également le sens de son accès « dans la cour intérieure du Palais Royal » – sa recherche d’intériorité. Grâce à Esther, le peuple juif revient à son intériorité : il retourne à sa foi pendant les trois jours du jeûne et c’est ce qui le sauve.

C’est à l’instant où Esther est le plus « effacée », après trois jours de jeûne, qu’elle se poste face à Ahachvéroch, pour intercéder au péril de sa vie en faveur de son peuple. Tout à coup : « Lorsque le roi vit la reine debout dans la cour, elle éveilla sa sympathie » (5; 2) – plus elle s’était faite secrète, plus elle devint visible.

Bas les masques

Il nous est plus facile d’appréhender et mieux comprendre la thématique du vêtement, si prépondérante dans l’histoire de la Méguila. Les vêtements expriment plus que toute autre chose, la dissimulation naturelle de l’homme, derrière des productions artificielles. Après la faute de Adam Harichon, la Création se trouva coupée de son Créateur, elle en devint plus superficielle, au point qu’il devenait impossible d’échapper à une telle situation dans notre monde. Le miracle de Pourim révéla la partie cachée, et divulgua la conduite Divine.

L’un des objectifs à Pourim est de chercher à revivre cet état d’avant la faute. Bien connu est l’adage de nos Sages : « Lorsque le vin entre, le secret sort ». La boisson à Pourim a pour intention d’extirper l’intériorité vers l’extérieur, et stopper pour un temps cette dissimulation qui se cache derrière des normes sociales bien établies. L’homme en revient à se comporter tel qu’il est, et non pas selon ce que son entourage attend de lui qu’il soit. Celui qui a l’habitude de se déguiser et revêtir un masque à Pourim n’exprime pas une volonté de se cacher davantage, bien au contraire. Porter un masque à Pourim a justement pour objet de cacher ces masques du quotidien qui nous dissimulent, et nous permettre une fois dans l’année d’être nous-mêmes !

A propos de l'auteur

Ancien élève de la yéchiva de Poniewicz. Auteur de plusieurs brochures, en particulier sur le traité Horayot, l'astronomie et le calendrier juif. Se spécialise sur les sujets de Hochen Michpat. Co-directeur du centre de Dayanout Michné-Tora à Jerusalem.

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