Vayichlah – Protéger ou immuniser ?

Vayichlah – Protéger ou immuniser ?

Yaacov fixe le Erouv T’houmim

La parachat Vayichlah renferme l’un des épisodes les plus tragiques qui soit arrivé à Yaacov et sa famille – l’atteinte portée à Dina, fille de Yaacov avinou. Après avoir accompli la mission que lui avait confié son père Ytshak ‘rends-toi à Padan Aram dans la maison de Bethouel’ afin de fonder un foyer et d’établir une famille, Yaacov avinou, accompagné de toute sa famille, rentre en Terre de Canaan : ’Yaacov arriva intact, dans la ville de Shkhem située en Terre de Canaan’.

Avant tout, Yaacov acquiert un endroit qui lui soit propre dans la ville, car son désir profond est de se trouver chez lui dans ce pays, et non pas mêlé à la populace (Ramban). A cet endroit, Yaacov érige un mizbéah qui établit une séparation entre lui et la ville. Dès le premier instant, Yaacov pose une frontière entre lui et les habitants de Canaan. Nos Sages interprètent le sens du passouk ‘Il installa son campement face à la ville’ (33; 18) – Il arriva à Shkhem au moment du coucher du soleil, la veille de chabbat, et fixa ainsi immédiatement les t’houmim, les limites dans lesquelles il sera permis à sa famille de se déplacer durant le Chabbat.

Le Mechekh ‘Hokhma explique d’une manière allégorique, que contrairement à Avraham qui fixe le « Erouv Tavhshilin », symbole universel qui offre à tous cette opportunité de rejoindre le message du D-ieu unique, Yaakov quant à lui, fixe le « Erouv T’houmim », les limites au sein desquelles il est possible de se déplacer, des délimitations entre les enfants d’Israël et le reste des nations.

Et c’est précisément dans ce contexte que survient la tragédie de Dina et son enlèvement par Shekhem, qui la violente et la souille. Cette sombre histoire débute ainsi : « Dina, fille de Léa, sortit… pour voir les filles du pays ». Une telle attitude est totalement à l’opposé de la façon de faire de Yaacov. Yaacov pose des limites entre lui et les habitants de Canaan, mais Dina sort et outrepasse ces limites. Se pose à nous cette question : Pour quelle raison Yaacov eut-il à subir une si effroyable et douloureuse épreuve ?

La « maladresse » d’une protection exagérée !

Nos Sages nous dévoilent que c’est justement cet « excès » de protection de la part de Yaacov relativement à sa fille, qui causa son enlèvement et sa captivité entre des mains étrangères. Le Midrach relate qu’à l’occasion de la rencontre de Yaacov et sa famille avec Essav sur son chemin du retour vers sa Terre, Yaacov cacha Dina de sorte que Essav ne puisse le prendre pour épouse. HKBH lui dit : « Tu as privé ton frère d’un hessed de ta part… tu lui as refusé de l’épouser de façon permise, elle sera mariée de manière interdite : ‘Dina sortit’ » (Rachi 32; 23).

Surprenant ! Comment en vouloir et accuser un père de se soucier et protéger sa fille d’un homme considéré comme néfaste, et qui a pour dessein de le tuer ainsi que toute sa famille ? Nos Sages nous ont déjà informés que celui qui marie sa fille à un ignorant est considéré comme la plaçant entre les mains d’un lion (Pessahim 49).

Par ailleurs, dans l’histoire de cet enlèvement de Dina par Shekhem, il nous importe de comprendre la raison du silence « assourdissant » de Yaacov, et l’insistance de la Thora à ce sujet : « Yaacov entendit que Dina sa fille avait été rendue impure, Yaacov garda le silence jusqu’à leur arrivée ». Alors que les frères de Dina réagissent sous la colère, comme l’on pourrait s’y attendre, Yaacov ne dit mot, et cela même au moment où Shekhem et Hamor s’adressent à lui directement : « Shekhem dit à son père et à ses frères ». Yaacov n’éprouve pas le besoin de répliquer, comme le texte le fait savoir « les fils de Yaacov répondirent ». Comment comprendre que Yaacov, qui suit de près tout ce qui se passe autour de sa famille, se tait face à un événement aussi dégradant que celui qui vient de l’atteindre ?

On peut se dire que Yaacov se tait en attendant d’assister au déroulement des choses et de saisir le sens profond de cet évènement. Tentons d’expliciter cela.

Telle mère, telle fille !

« Dina, la fille de Léa, qu’elle a enfanté à Yaacov, sortit pour voir les filles du pays » – Rachi relève cette précision au sujet de Dina, d’être la fille de Léa « elle avait cette tendance à sortir, comme sa mère Léa, au sujet de qui il est dit ‘Léa sortit à sa rencontre’ (30; 16). La concernant s’applique la métaphore : telle mère telle fille (Yehezkel 16; 44) ».

Il y a de quoi être surpris par cette comparaison. Léa entreprit de sortir à la rencontre de Yaacov à l’occasion de l’épisode des mandragores. D’ailleurs, nos Sages louent Léa pour son acharnement qu’ils jugent positif. Cette action lui fit d’ailleurs mériter d’enfanter Yssakhar – du mot ‘sakhor sekhartikha bédoudaei béni – je t’ai loué pour le prix des mandragores de mon fils’.

Cela nous conduit à dire que cette description de Dina comme ayant tendance à s’extérioriser n’est pas dite dans le sens péjoratif. Le Abravanel s’est également arrêté sur ce lien textuel entre Dina et Léa. Il le justifie comme l’expression positive d’une nature et de la pureté de ses intentions. Et ainsi que le disent nos Sages au sujet de Léa « HKBH constata que toute l’intention de Léa était d’édifier les Chevatim », de même pour Dina, ‘puisqu’il n’y avait pas d’autre jeune fille dans la maison de Yaacov, Dina était désireuse d’apprendre des autres jeunes filles de la ville, comme il en va de toutes les jeunes filles de cet âge’ (mots du Abravanel).

Un manque de compréhension de sa fille

Il nous est désormais permis de saisir plus en profondeur la « maladresse » de Yaacov en empêchant sa fille de tomber entre les griffes de Essav. Il semble que la revendication du Midrach envers Yaacov soit la suivante : Yaacov aurait dû s’enquérir plus en profondeur de la nature de sa fille, dont la tendance était de vouloir sortir. Elle, plus que toute autre personne, était celle qui convenait pour orienter et révéler les qualités enfouies en Essav. Au lieu de lutter et d’agir pour prémunir la spiritualité de sa fille, afin qu’elle reste proche de lui et de ses opinions, il aurait probablement dû livrer sa fille à la providence divine, car peut-être était-elle destinée à une autre mission.

Il est même possible d’ajouter que si Yaacov avait percé la profondeur de l’âme de sa fille, il n’aurait pas agi ainsi et ne l’aurait pas cachée. Mais sa nature, celle d’un homme assis à l’intérieur de la tente, protecteur de son intériorité contre toute brèche, l’empêcha de saisir cette facette de sa fille. Cette difficulté de Yaacov ne nous est pas étrangère, de par son relationnel avec sa propre femme, la mère de Dina. Léa iménou ne parvint pas à gagner l’amour de Yaacov. Elle éprouva même cette tristesse d’être repoussée jusqu’à la « haine ». Un état manifesté à travers les noms de ses fils. Cette inaptitude à comprendre que dans cette tendance à sortir de son épouse, se trouvait une motivation puissante à construire la famille d’Israel, inhiba Yaacov ‘assis dans la tente’ dans sa perception du potentiel de Dina.

Cette protection exagérée de Yaacov vis-à-vis de sa fille, contraire à sa nature, et l’occasion manquée de créer un lien avec Essav et le ramener vers le droit chemin, entrainèrent finalement la sortie de Dina pour voir les filles du pays. Cette attitude n’était pas forcément négative, au contraire : telle mère, telle fille. Tout comme sa mère qui déploya tant de forces pour édifier les Chevatim, ainsi, Dina cherchait également à multiplier les enfants d’Israel en élargissant les frontières d’Israel.

Shekhem et Hamor partageaient cette vision des choses, et cherchèrent de même à créer un lien de dimension nationale avec Yaacov. Certes, l’âme de Shekhem s’éprit de Dina – « son âme s’attacha à Dina, fille de Yaacov », mais pas seulement. Shekhem souhaita également fusionner avec toute la maison de Yaacov – « car il désira la fille de Yaacov ».

Cette idée ressort clairement du Midrach, qui fait un lien inattendu entre les sentiments de Shekhem vis-à-vis de Dina, et les sentiments de Hachem envers Israel : « Par trois termes d’affection, Hachem affectionne Israel : par l’attachement, le sentiment, le désir. Nous les apprenons de la paracha de cet impie… » (Bérechit raba 7). Car dans une mesure bien précise, les sentiments de Shekhem représentent le désir spirituel de s’associer « à la fille de Yaacov » – au Peuple Juif.

La remise en question de Yaacov

C’est peut-être là, l’explication du silence de Yaacov dans tout ce déroulement. Il se peut que cet évènement soit pour lui une sorte de remise en question, relativement à son manque de compréhension vis-à-vis de sa fille Dina, et de façon encore plus profonde, envers Léa sa femme. Il attend de voir la tournure et le sens spirituel de cette affaire.

Qui plus est, au moment de son arrivée sur cette terre de prédilection, Yaacov perçoit son entrée comme un accomplissement de la brakha de son grand-père Avraham concernant l’héritage de la terre. Il réalise que repose sur lui la tâche de mettre en œuvre la voie tracée par son ancêtre et endosser cette responsabilité du monde alentour. C’est pourquoi Yaacov ne répond pas face aux propositions de Shekhem et Hamor de s’unir en une seule nation. Il préfère attendre de voir la suite des évènements, et remettre le destin entre les mains de la Providence suprême.

Une fusion sans perte d’identité ?

Mais Hachem n’est pas satisfait de la réaction de Yaacov et lui dit aussitôt « lève-toi, monte à Bet El et édifie là-bas un autel ». Pour reprendre les mots de rav CH.R Hirsh, Yaacov n’avait pas à s’asseoir si près d’eux. Il devait d’abord se rendre à l’endroit où il posa la pierre angulaire de son avenir et fit le vœu de sa vie, en quittant la maison de son père.

Shekhem ne cherche pas à se lier à la maison de Yaacov pour accéder à cette grandeur. Il ne comprend pas le fossé qui les sépare, comme il ne comprend pas qui est Dina et ce à quoi elle est affiliée. Shekhem cherche à brouiller l’identité de Yaacov et à briser les frontières qu’il s’est fixé. La facilité avec laquelle Shekhem, Hamor et les habitants de la ville sont convaincus de pratiquer la mila, et la rapidité avec laquelle elle est pratiquée, indiquent de quel type d’alliance il s’agit. Quelque chose de si important et de si profond, ils l’exécutent d’un simple geste, sans aucune pensée ni compréhension.

Yaacov relève tout cela, il comprend que si Hamor et Shekhem ont pu concevoir l’idée de créer un lien sur une base d’immoralité avec la famille de Yaacov, cela a pour sens que la « maison de Yaacov » n’est pas encore perçue comme authentique, différente et spéciale. Les limites entre la maison de Yaacov et les peuples de Canaan ne sont pas encore suffisamment claires, et il doit sanctifier encore plus sa famille. C’est pourquoi Yaacov ordonne à sa maison – « Enlevez les dieux étrangers qui sont parmi vous et purifiez-vous ».

Ce n’est qu’après que la maison de Yaacov fut nettoyée et purifiée, qu’il a été possible de recevoir la bénédiction de Avraham et Itshak, qui caractérise ce peuple : « Tu vas croître et multiplier! Une nation et une multitude de nations naîtront de toi… Et le pays que j’ai accordé à Avraham et à Itshak, je te l’accorde et à ta postérité…».

Conclusion

Toute personne impliquée dans l’éducation est bien consciente du dilemme essentiel auquel elle est souvent confrontée : laquelle des deux méthodes préférer ? Faut-il opter pour une éducation « protectrice » qui s’efforce d’éviter toute exposition à des informations nuisibles, jusqu’à même se renfermer et couper le contact avec le monde extérieur. Ou peut-être vaut-il mieux adopter une approche « habilitante », consciente pourtant des dangers de la surexposition, mais préférant immuniser l’enfant, et le préparer aux côtés néfastes de la vie. Connaissant le mal, il  risquera moins d’être pris à son piège.

Notre paracha, ainsi que la question « Où était cachée Dina ? », nous appellent à la réflexion et nous obligent à nous interroger constamment : pouvons-nous être confiants dans l’approche éducative que nous avons choisie pour éduquer nos enfants ? Avons-nous exploré les profondeurs de leurs caractères afin d’adapter le mode d’éducation à leur tendance naturelle ?

Mais en plus de cela, notre paracha nous enseigne que celui qui veut se connecter au monde qui l’entoure, et préfère rester ouvert et impliqué au public, s’expose à un réel danger. Même s’il le fait par pureté et pour l’amour de D-ieu, il doit s’examiner et s’assurer qu’aucune tendance négative n’accompagne cet acte. Ce n’est qu’après s’être purifié, et ainsi avoir clarifié son identité, qu’alors seulement il pourra influencer le monde sans en être affecté.

About The Author

Ancien élève de la yéchiva de Poniewicz. Auteur de plusieurs brochures, en particulier sur le traité Horayot, l'astronomie et le calendrier juif. Se spécialise sur les sujets de Hochen Michpat. Co-directeur du centre de Dayanout Michné-Tora à Jerusalem.

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