Faut-il réussir ses vacances ? – Le piège du parent parfait

Faut-il réussir ses vacances ? – Le piège du parent parfait

Et si faire plaisir était parfois ce qui éloigne le lien ?

Avez-vous remarqué…

… que plus vous voulez faire plaisir à vos enfants, plus ils râlent ?
Que plus vous prévoyez, anticipez, organisez dans l’espoir que “ça se passe bien”, plus la situation semble vous échapper ?
Que parfois, les moments que vous aviez imaginés comme magiques deviennent tendus, bruyants, ou simplement… à côté ?

Et c’est d’autant plus frustrant que vous aviez tout bien fait :
pensé à leurs envies, préparé des activités, aménagé le temps, veillé à ce qu’ils ne manquent de rien.

Alors pourquoi ça coince ?

Un petit renversement de perspective

Ce qui est troublant, c’est que dans cette volonté de bien faire, on croit agir pour l’enfant — mais on agit aussi, et souvent sans le savoir, à partir de nous.

Nous voulons qu’ils soient heureux…
Mais aussi qu’ils le soient grâce à nous.
Nous voulons qu’ils passent un bon moment…
Mais aussi qu’ils reconnaissent notre effort, notre présence, notre amour.
Nous voulons éviter les frustrations, les cris, les conflits…
Mais aussi nous préserver, nous rassurer, éviter la sensation d’échec.

Autrement dit :
nous projetons beaucoup sur eux.

Nous projetons nos propres attentes, nos besoins de parents aimants, nos blessures parfois, notre fatigue souvent.
Et, paradoxalement, ce qui était une tentative d’écoute devient une forme de contrôle doux, enveloppé de bonnes intentions.

Mais les enfants, eux, vivent dans un autre monde.

Les enfants ne vivent pas dans un agenda

L’enfant ne connaît pas l’idée de “journée réussie”.
Il n’a pas de “objectif vacances”.
Il ne sait pas ce qu’est “rentabiliser le temps”.

Il vit ici.
Maintenant.
Il ressent. Il joue. Il s’agace. Il explore.
Il change d’envie en dix secondes. Il ne tient pas en place, ou au contraire s’absorbe dans un détail que nous jugeons insignifiant.

Et surtout :
il sent quand on attend quelque chose de lui.

Quand on veut trop que tout se passe bien, il le ressent comme une tension.
Quand on organise trop, il peut s’y sentir enfermé.
Et parfois, inconsciemment, il résiste. Il râle. Il met en échec cette tentative de maîtrise.

Pas par méchanceté.
Mais pour retrouver un espace de liberté.
Ou pour tester s’il peut exister pleinement, même dans ses émotions “dérangeantes”.

Deux mondes qui ne parlent pas le même temps

L’adulte vit dans un temps tendu vers l’avant.
Il pense, anticipe, construit, prévoit.
C’est sa manière d’aimer, de sécuriser, de protéger.
Il cherche à donner une forme à la vie. À éviter le chaos. À garder une direction.

Ce temps-là est précieux :
C’est lui qui nourrit les projets, les aspirations, les saisons de la vie.
Sans lui, rien ne s’organise, rien ne dure.

Mais l’enfant, lui, vit dans un temps qui ne va nulle part.
Il est plongé dans l’instant.
Il ressent, joue, découvre, s’étonne.
Il ne sait pas “ce qu’il faut faire après” — il n’y a que maintenant.

Et ce temps-là est vital aussi.
C’est lui qui donne de la profondeur à la vie.
C’est dans ce présent brut que l’on ressent. Que l’on s’émerveille. Que l’on existe pleinement.

L’un sans l’autre, c’est une forme d’oubli

L’adulte sans l’enfant devient un gestionnaire du temps,
productif mais souvent absent à lui-même,
prisonnier du “il faut”, du “après”, du “pas maintenant”.

Et l’enfant sans l’adulte reste perdu dans un présent sans repères,
emporté par ses émotions, incapable de se structurer ou de se contenir.

Mais ensemble…
ils forment un équilibre subtil, une alliance puissante :

  • L’enfant rappelle à l’adulte le goût du présent, la gratuité, le vivant.
  • L’adulte offre à l’enfant un cadre, une stabilité, un avenir.

Les vacances : un terrain pour renouer avec cet équilibre

Les vacances sont souvent vécues comme un projet en soi :
il faut “en profiter”, “en faire quelque chose”, “ne pas les gâcher”.

Mais en vérité, les vacances avec les enfants sont peut-être l’un des rares moments
où nous pouvons desserrer l’étau du futur
et plonger un peu dans leur monde.

Ce monde sans agenda.
Ce monde où “regarder une coccinelle pendant vingt minutes” est une activité.
l’ennui n’est pas un échec, mais une porte.
Où ce qu’on fait importe moins que le fait d’être ensemble, vraiment, ici.

C’est parfois déroutant.
Cela demande de ralentir. De lâcher. D’écouter autrement.
Mais c’est aussi une chance rare :

celle de redevenir présent à sa propre vie,
à travers leur regard, leur rythme, leur langage silencieux du moment.

Ce que l’enfant nous offre, ce que nous devons aussi recevoir

L’enfant n’est pas seulement celui qu’on élève.
Il est aussi celui qui nous ramène à nous-mêmes.

Il nous apprend à habiter nos journées au lieu de simplement les traverser.
Il nous oblige à écouter ce qui se passe maintenant, et pas ce qu’on avait prévu.
Il nous pousse à redéfinir la réussite :
non plus comme “avoir fait tout ce qu’on avait prévu”
mais comme “avoir vraiment été là”.

Et cette présence-là,
c’est peut-être ce qui nous manque le plus dans nos vies d’adultes pressés.

Et si…

Alors, un jour, on peut se poser une autre question :

Et si, plutôt que de vouloir réussir nos vacances,
on cherchait à les vivre, simplement, avec eux ?

Et si, au lieu de leur apprendre à se projeter,
on se laissait un peu guider par leur capacité à être ici ? Et si l’enfant n’était pas seulement une responsabilité,
mais aussi un profond rappel à la vie ?

About The Author

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.