Nissan 2026 : Les bourgeons d’une rédemption totale
Nous nous trouvons aujourd’hui entre Pourim et Pessa’h – et plus précisément : quelques jours avant Roch ‘Hodech Nissan, le mois dont il est dit « c’est en Nissan que nous serons délivrés ».
Le sentiment cette année est particulier. Nous avons goûté à des miracles prodigieux depuis Pourim – depuis l’élimination de notre plus grand ennemi Khamenei en ce jour saint où nous reçûmes l’ordre d’effacer la mémoire d’Amalek. Et plus encore, le 11 Adar, le premier jour du « Pourim anticipé » de la lecture de la Meguila dans les villes ouvertes. Depuis lors, nous assistons à une suite de miracles immenses et d’une providence particulière de Dieu dans tous les domaines.
Nous avons tous ce sentiment et cet espoir que ces miracles sont les premiers bourgeons de la rédemption complète, qui viendra, avec l’aide de Dieu, en ce mois de Nissan. Il est même dit dans le bnei issakhar, au nom du Tiqqouné Zohar, que la rédemption ultime commence à Pourim et s’achève à la veille de Pessa’h.
Nous souhaitons et prions tous que s’accomplisse en nous le verset : « Comme aux jours de ta sortie d’Égypte, je lui montrerai des merveilles » – et que nous méritions de vivre en ce mois à nouveau ces grands miracles que nous avons connus par le passé : les miracles de la sortie d’Égypte et les miracles de Pourim.
Les miracles de notre temps : Au-delà de la Sortie d’Égypte ?
Mais dans cette leçon, je souhaite proposer que les miracles que nous vivons aujourd’hui et que nous espérons voir, sont des miracles d’une autre nature, et d’une certaine façon plus sublimes et d’un niveau supérieur aux miracles de la sortie d’Égypte. Les miracles de la sortie d’Égypte, aussi grands qu’ils fussent, n’étaient pas des « miracles complets » au sens ultime du terme.
En témoignent les paroles de nos Sages : tous les cantiques sont formulés au féminin “Chira”, mais la délivrance à venir est formulée au masculin “Chir”: « Chantez à l’Éternel un cantique – chir – nouveau ». C’est parce que toutes les délivrances et rédemptions passées furent suivies d’assujettissements, à l’image de la femme qui enfante puis enfante à nouveau – c’est-à-dire qu’après la naissance et la joie revient la souffrance. La délivrance à venir, elle, ne sera plus suivie d’assujettissement, et c’est pourquoi elle est comparée au mâle qui n’enfante pas – c’est la rédemption complète, immuable et jamais interrompue.
C’est la formule que nous prononçons dans la Haggada de Pessa’h, lorsque nous concluons la bénédiction de la rédemption avec l’espoir de la reconstruction du Temple : « “Vénodé Lékha Chir ‘Hadach” – Nous Te rendrons grâce d’un chant nouveau » – précisément au masculin.
Il y a ici un point fondamental qu’il faut souligner : la rédemption d’Égypte fut une rédemption avant l’exil. Le Saint béni soit-Il nous fit sortir d’Égypte par de grands miracles afin de nous donner espoir et foi pour tous les jours du long exil qui suivrait. Elle fut le prélude à l’exil, une étincelle de foi destinée à rester allumée dans le cœur d’Israël à travers toutes les générations – mais pas encore la rédemption complète. La rédemption ultime que nous attendons est celle d’après l’exil – une rédemption après laquelle il n’y aura plus d’exil, un chant après lequel le silence ne reviendra plus.
Trois questions qui changent notre regard sur la Délivrance
Pour comprendre ce nouveau niveau, je souhaite poser trois questions.
Question 1 : Nissan ou Tichri ?
Dans le Talmud, traité Roch Hachana (11a), les Tannaïm sont en désaccord : Rabbi Eliézer dit « c’est en Tichri que nous serons délivrés ». Rabbi Yeochoua dit « c’est en Nissan qu’ils furent délivrés et c’est en Nissan qu’ils seront délivrés ». Quel est le sens de ce désaccord ? quelle est la différence profonde entre Nissan et Tichri ? plus encore, Rabbi Yeochoua a une logique interne claire, il établit une symétrie entre la rédemption d’Égypte et la rédemption à venir. Mais quelle est la position de Rabbi Eliézer pour dire précisément Tichri ?
Question 2 : Qui construira le Temple ?
Il y a une contradiction apparente dans les sources. Rachi et les Tossafot dans le traité Chevouot (15a) écrivent explicitement que le troisième Temple sera construit par le Saint béni soit-Il Lui-même (et peut donc être construit même la nuit et même un jour de fête, ce qui est impossible pour une construction humaine). De même, il est écrit dans les paroles de nos Sages et dans le Zohar que le troisième Temple ne sera jamais détruit – à la différence des premier et second Temples construits de main humaine et donc détruits. D’un autre côté, le Midrach ainsi que le Rambam disent explicitement que c’est le Messie qui construira le Temple. Les deux positions sont solidement fondées dans les sources – comment résoudre cette contradiction ?
Question 3 : La hâte ou non
Lors de la sortie d’Égypte, nous partîmes bé’hipazon – à la hâte – « car c’est à la hâte que tu sortis d’Égypte ». Tandis que de la rédemption ultime il est dit : « car ce n’est pas à la hâte que vous sortirez, et ce n’est pas en fuyant que vous partirez ». Quel est le sens de cette différence ?
Cette question, comme nous le verrons, n’est pas seulement une question technique sur la rapidité du départ – elle est la clé pour comprendre toute la différence entre la rédemption d’Égypte et la rédemption ultime, et à sa lumière s’éclairciront les autres questions.
De l’Égypte à la Rédemption finale : Quand l’action de l’homme fusionne avec le miracle
Pour comprendre cela, il nous faut intégrer que dans l’histoire de la rédemption de notre peuple, il y a deux niveaux fondamentaux : la rédemption d’Égypte et la rédemption de Pourim – et ce n’est pas par hasard que Rachi interprète les propos du talmud « lorsque Adar commence, on multiplie la joie », pour les miracles de Pourim et de Pessa’h, comme deux rédemptions qui se renforcent mutuellement.
Premier stade : la rédemption d’Égypte – le miracle absolu
Lors de la sortie d’Égypte, nous n’étions pas encore un peuple. Tout était de l’ordre du miracle – des miracles immenses qui sortaient totalement du cadre naturel. Les dix plaies, la séparation de la mer etc – tous des miracles absolus venus d’en haut, et nous étions totalement passifs.
Mais plus encore : la sortie d’Égypte fut un passage de « serviteurs de Pharaon » à « serviteurs de Dieu ». Nous avons certes changé de destinataire mais nous sommes restés des serviteurs. Un serviteur n’est pas un partenaire, un serviteur reçoit et n’agit pas de sa propre initiative. C’est pourquoi il y a le ‘hipazon, la hâte – comme une mère qui enfante et expulse le nourrisson, le nourrisson n’est pas acteur de sa naissance. L’idée profonde du ‘hipazon est qu’il ne doit pas y avoir d’interruption entre la servitude de Pharaon à celle de Hachem, car nous restons esclaves. La rédemption arrive à l’homme, elle ne se fait pas avec lui. C’est pourquoi le Cantique de la mer est au féminin – un féminin qui attend d’être complété.
Deuxième stade : Pourim – le miracle à l’intérieur de la nature
À Pourim, nous reçûmes une dimension supplémentaire. Les miracles de Pourim se produisirent tous à l’intérieur de la nature – la mer ne s’est pas fendue, le feu n’est pas descendu du ciel. Esther alla vers le roi, Mordekhaï siégea à la porte, le sort tomba. Tout semble « naturel », mais nous reconnaissons que la main de Dieu dirige tout. C’est le miracle de l’exil – un miracle qui enseigne que l’exil lui-même n’est pas vide de présence divine, que la nature elle-même est un miracle. C’est pourquoi nos Sages disent qu’à Pourim, Israël reçut à nouveau la Torah de plein gré – car après avoir vu que Dieu ne nous abandonne pas, même en exil, même quand Il ne fait pas de miracles manifestes, nous avons reçu la Torah non par la contrainte mais par amour intérieur. C’est un degré important, mais c’est encore une rédemption dans l’exil.
Troisième stade : la rédemption ultime – le miracle devient nature
Après avoir reçu la Torah, être entrés en Eretz Israël, et après toutes les longues années d’exil – notre statut a changé. Nous ne sommes plus des serviteurs, nous sommes des fils. Et un fils ne se contente pas de recevoir – un fils est partenaire, un fils agit, un fils peut prendre une part active dans la vie de la maison, car il adhère totalement aux valeurs, il en fait partie.
C’est pourquoi la Rédemption finale ne connaît plus la hâte (hipazon). Comme il est dit : “Vous ne sortirez pas avec précipitation” car, contrairement à l’Égypte, nous en sommes désormais les acteurs actifs. Nous avons le temps d’être présents et de prendre part au processus. Il ne s’agit plus de fuir le Pharaon pour servir Dieu, mais d’une transformation profonde : nous ne passons plus de serviteurs à serviteurs, mais de serviteurs à fils
La rédemption ultime est donc une alliance entre miracle et nature, entre la main de Dieu et la main de l’homme. L’homme agit conjointement avec Dieu, et c’est lui qui met en œuvre les miracles que Dieu accomplit. Non des miracles qui descendent sur lui de l’extérieur – mais des miracles qui répondent à l’œuvre de ses mains.
Et si à Pourim nous avons compris que « dans la nature se cache le miracle » – en Nissan nous goûterons un degré plus élevé encore : le miracle devient la nature elle-même. La réalité tout entière se révèle comme divine.
Quand l’Homme et Dieu bâtissent ensemble l’Éternité
Nissan devient Tichri :
Ceci nous permet d’éclairer le désaccord entre Rabbi Yehoshua et Rabbi Eliézer. Tichri est le mois de la Genèse — « C’est en Tichri que le monde fut créé » — symbolisant l’ordre naturel et sa continuité. Nissan, à l’inverse, est le mois du miracle, de l’extraordinaire et de la rupture des lois physiques.
Pour Rabbi Eliézer, la Délivrance doit s’inscrire dans la lignée de la Création : un phénomène naturel et pérenne. Selon lui, un miracle qui brise la nature (comme en Égypte) ne peut être que précaire et momentané. Pour Rabbi Yehoshua, au contraire, une rédemption authentique exige l’intervention miraculeuse, d’où le choix de Nissan.
En réalité, ces deux visions se rejoignent dans la Délivrance finale. Pour qu’elle soit éternelle, elle doit s’intégrer à la nature ; mais pour être une délivrance, elle nécessite le miracle. C’est ici que réside le secret du partenariat entre l’Homme et Dieu : dans cette ultime étape, le miracle ne brise plus la nature, il fusionne avec elle jusqu’à devenir lui-même “naturel”. En d’autres termes, pour Rabbi Yehoshua, Nissan devient Tichri : l’extraordinaire s’établit enfin comme une réalité permanente. »
Le Temple – trois maisons, trois degrés :
On peut voir ici exactement le même développement. Le premier Temple correspond à la sortie d’Égypte – il il était marqué par des miracles manifestes, feu du ciel, présence de la Chekhina visible à l’œil.
Le second Temple, en revanche, cinq choses lui manquaient par rapport au premier Temple : l’Arche de l’Alliance, les Ourim veToumin, le feu divin descendant du ciel, la Chekhina et l’Esprit saint, et la prophétie – qui cessa. Le second Temple fut construit par les exilés revenus de la diaspora sous la domination perse. Cela s’inscrit dans la continuité des miracles de Pourim – une divinité qui se cache dans la nature, une providence qui agit à travers des décrets royaux et des changements de politique.
Le troisième Temple est un partenariat complet. C’est pourquoi les deux positions, qu’il sera construit par le Saint béni soit-Il et qu’il sera construit par le Messie, ne se contredisent pas. Comme l’écrit le Tiféret Israël dans le traité Midot, l’intention est qu’il sera construit d’une façon miraculeuse – non que le miracle remplace l’homme, mais que le miracle est entremêlé à l’action de l’homme lui-même. L’homme est celui qui agira et construira, mais son action elle-même sera remplie d’intervention divine. Un véritable partenariat, non deux étapes séparées mais un acte unique et intégré. C’est pourquoi le Rambam écrira que le Messie construira – car l’homme agit. Et c’est pourquoi il ne sera pas détruit – car Dieu est partenaire dans la construction.
Ce que nous voyons déjà aujourd’hui
Il semble que nous goûtions déjà à ce niveau depuis Pourim 2026. La guerre nous a révélé deux choses à la fois : d’un côté – des miracles manifestes et immenses, des soldats qui ont raconté une précision qui dépasse la précision humaine, une providence et une protection divine très présente. Et d’un autre côté – l’homme agit, le soldat part et combat, des mains construisent et protègent. C’est Israël qui a agi, tué tous ses ennemis – et dans tout cela des miracles manifestes. C’est exactement ce partenariat dont nous parlons.
Comme nous avons cité Rachi relie le miracle de Pourim au miracle de Pessa’h – ce n’est pas pour rien que le miracle de Pourim précède Pessa’h, il en est la préparation. Cela prend maintenant une nouvelle signification : Pourim est le miracle dans la nature, et c’est la préparation – car si à Pourim nous avons compris que dans la nature il y a un miracle, en Nissan nous goûterons que le miracle devient la nature.
De « Chira » à « Chir » : Le secret caché entre les lignes de la Haggada
Dans la Haggada de Pessa’h, à la fin du Maggid, nous disons « venomar lefanav chira hadacha » – une chira au féminin, signe d’une rédemption encore incomplète. Puis, juste après lors de la bénédiction sans laquelle nous mentionnons la reconstruction du Temple, nous disons « venodeh lekha chir hadach » – un chir au masculin, le chant de la rédemption parfaite après laquelle il n’y aura plus d’exil. Qu’est-ce qui provoque ce passage du féminin au masculin ?
La réponse semble être qu’entre les deux, nous récitons les deux premiers chapitres du Hallel. Autrement dit, tant que nous n’avons pas dit le Hallel, il est impossible d’atteindre l’état de la rédemption future.
Il en découle que la voie pour que cette rédemption – déjà commencée – s’accomplisse en nous, est de remercier le Saint béni soit-Il pour les miracles qu’Il a déjà accomplis en notre faveur. Car le Hallel n’est pas seulement une louange – c’est une préparation. Lorsque nous récitons les deux premiers chapitres du Hallel et que nous reconnaissons les miracles passés, nous passons de chira à chir, du féminin au masculin, d’une rédemption partielle à une rédemption complète. La reconnaissance du miracle est ce qui ouvre la porte au miracle plus grand encore. C’est pourquoi chacun d’entre nous, jour après jour, lorsqu’il remercie et loue le Saint béni soit-Il pour les miracles cachés et révélés, est véritablement partenaire dans l’édification de la rédemption complète.