Hommage au Rav Abitbol zatsal : un écho du Sinaï

Hommage au Rav Abitbol zatsal : un écho du Sinaï

J’ai récemment entendu un hesped sur le rav Abitbol. C’était M. Alain Levy, un des plus fidèles élèves du Rav, qui a essayé d’exprimer un point central qu’il a vu chez son maître. Voici ce qu’il a dit : lorsque le rav Abitbol donnait cours, il y avait une diversité incroyable de personnes qui venaient l’écouter. Des professeurs d’université et des pâtissiers, des médecins, voire de grands chirurgiens, ainsi que des peintres, de grands philosophes assis aux côtés de marchands, des habitués des textes de la Guemara comme des non-initiés. Des jeunes de quinze ans, comme des penseurs ayant un âge et une expérience avancés.

Tous, vraiment tous, sortaient de ce cours avec un grand intérêt. Tous avaient appris, tous avaient été inspirés par ses cours. Voici son hesped  qui a duré huit minutes.

Ce témoignage m’a laissé perplexe. Car il n’a pas interprété cette réalité. Comment faisait-il en effet pour intéresser tout son public ? Comment réussissait-il à s’adresser à tant de personnes différentes de telle sorte que tous ressentent que ce cours leur était adressé particulièrement ?

Comment transmettre le savoir à tant de personnes différentes en même temps ?

À cette question, il n’a pas répondu…

Personnellement, j’enseigne la Thora, et c’est réellement le rêve de tout professeur que de réussir à intéresser tout son public. Chose qui, a priori, est impossible. Car si on parle la langue du philosophe, celui qui cherchera le message pratique se sentira exclu. Si on s’adresse avec le langage des jeunes, les plus âgés considéreront le discours simplet et peut-être même grossier. Si on essaie d’intéresser le scientifique, comment le littéraire pourrait-il se sentir concerné ?

Ce n’est pas sans raison que l’éducation scolaire et universitaire propose des disciplines différentes en fonction des sensibilités de chaque étudiant…

Comment donc le rav Abitbol a-t-il réussi cette prouesse d’intéresser tant de personnes avec des attentes et des recherches tellement différentes ?

Je pense que le rav Abitbol n’a pas été un enseignant ! Il n’a pas enseigné un savoir ! Non, son cours ne communiquait pas de connaissances. Il a été un propulseur, il a été un inspirateur. Il n’a jamais été intéressé par la transmission de son savoir, mais plutôt par le fait de faire naître le savoir de chacun en lui-même.

Ce qu’il voulait, c’était toucher l’autre, l’inciter à réfléchir, à penser, à interpréter le texte de la Thora.

Sans jamais faillir à donner à l’autre son propre avis. Ses cours pouvaient durer de longues heures, sans pour autant qu’à la fin il ne dévoile sa compréhension, son interprétation personnelle.

Car son véritable intérêt était de faire réfléchir l’autre et non pas de lui communiquer ce que le rav pensait.

Il cherchait à faire entendre le texte à l’oreille de son public. « Tu entends ce que dit Rachi ? », « est-ce que tu entennnnds ? » Ces mots qu’il a tellement martelés et qui résonnent encore en nous…

Oui, c’est cela qu’il voulait : nous faire entendre ce que nous-mêmes pouvions entendre.

On sortait de son cours en ayant compris le texte, non pas à sa manière, mais à la nôtre ! Et c’est cela qui l’intéressait ! Nous rendre sensibles au texte jusqu’à ce que nous réussissions à l’entendre et à l’interpréter, nous-mêmes, personnellement.

C’était là son secret : nous rendre des maîtres et non pas des élèves !

Et le résultat ? Ses élèves sont tous capables d’animer des cours voire des soirées d’étude ! Comment ? Car ils ont appris à entendre et à interpréter des textes !

C’était là sa force : rendre ses élèves maîtres !

Le philosophe et le boucher, le gamin de quinze ans et le chef du service de pneumologie de l’hôpital civil, pouvaient donc être assis l’un à côté de l’autre, entendre le même chiour, être tous les deux inspirés, chacun à son niveau, et sortir tous satisfaits du cours.

Car chacun a « entendu » la Guemara à sa manière.

Voici comment je comprends le hesped de M. Alain Levy.

Ce que j’en tire, c’est cette capacité extraordinaire que Hachem a donnée à tout homme de pouvoir entendre Sa Thora. Non pas seulement de l’étudier au sens académique du terme, ni uniquement de l’accumuler comme un savoir réservé à une élite intellectuelle, mais de l’entendre véritablement. Car la Thora n’est pas une science extérieure à l’homme ; elle est une parole vivante qui vient rencontrer l’âme de chacun à l’endroit précis où il se trouve.

On a tendance à penser que la Thora appartiendrait avant tout à ceux qui vivent plongés dans les livres, aux étudiants de Yéchiva, aux érudits, à ceux dont toute la vie est organisée autour de l’étude. Mais peut-on pour autant croire que le reste du peuple d’Israël resterait à l’extérieur de cette parole ? Peut-on imaginer qu’un artisan, un commerçant, un médecin, un adolescent ou une personne âgée n’auraient qu’un lien secondaire avec la Thora ?

La Thora n’a jamais été donnée à une catégorie particulière du peuple juif. Elle a été donnée à un peuple entier. Au mont Sinaï, il n’y avait pas seulement des maîtres et des penseurs. Il y avait des hommes et des femmes, des philosophes comme des plus simples, des enfants, des anciens, des personnes de toutes les sensibilités et de toutes les profondeurs spirituelles. Et pourtant, tous étaient présents au moment où Hachem a parlé. Car chacun possède une oreille intérieure capable d’entendre une part de cette parole divine.

Bien sûr, tous n’entendent pas la même chose. Tous n’entrent pas dans les textes avec les mêmes outils, les mêmes connaissances ou la même finesse d’analyse. Mais cela n’enlève rien à la vérité fondamentale : chacun possède une porte d’entrée dans la Thora. Chacun peut être touché, éveillé, bouleversé par un passouk, un Rachi, une Guemara ou une idée du Midrach.

C’est peut-être cela la grandeur du rav Abitbol : avoir profondément cru en cette capacité présente chez chaque Juif. Il ne regardait pas les diplômes, le niveau social ou le bagage intellectuel. Il cherchait simplement à réveiller chez chacun cette faculté d’entendre.

Alors le philosophe pouvait entendre une profondeur conceptuelle, tandis que l’homme simple percevait une vérité existentielle. Le jeune découvrait un monde nouveau, tandis que le plus âgé retrouvait quelque chose qu’il portait déjà confusément en lui depuis des années. Et tous pouvaient sortir du même cours avec le sentiment sincère que la Thora leur avait parlé personnellement.

Car la Thora est l’héritage de tout Israël. Non pas seulement l’héritage des spécialistes de la Thora, mais celui de chaque Juif, quel qu’il soit, quel que soit son parcours, sa profession, son âge ou son niveau d’étude. Elle appartient à celui qui sait profondément analyser un Tossefot, comme à celui qui ne sait encore qu’ouvrir un ‘Houmach. Car plus de ce que la Thora doit être comprise, la Thora doit être entendue…

Nethanel Abib
A la mémoire de rav Eliahou Abitbol zatsal