Parachat Ki-Tetsé – Le péché du fils… ou l’échec du père ?

Parachat Ki-Tetsé – Le péché du fils… ou l’échec du père ?

Ce que l’on transmet sans le dire

La transmission entre générations est l’un des défis les plus subtils et profonds qui traversent toute famille. Car ce que l’on reçoit de ses parents ne se limite pas aux mots, aux règles ou aux gestes : c’est aussi un héritage invisible — fait d’attentes, de silences, de peurs, de blessures parfois anciennes.

Alors, comment rompre le cercle lorsque ce qui se transmet risque de devenir un poids ? Comment faire de l’éducation non pas un lieu de répétition, mais un espace de réparation ?

C’est précisément à ces questions que vient répondre notre paracha, Ki Tétsé, à travers le regard étonnamment lucide et exigeant de la Torah sur les liens entre un enfant rebelle… et ses parents.

Le rôle irremplaçable des parents

Notre paracha est l’une des sections de la Torah qui nous offre une clef précieuse pour comprendre la relation complexe et profonde entre parents et enfants, et comment faire face aux défis majeurs de l’éducation et de l’accompagnement spirituel. Le cas du “fils rebelle et dévoyé” (ben sorèr oumoré), qui apparaît dans cette paracha, est sans doute l’un des plus poignants et troublants de la sphère familiale.

La Torah ordonne aux parents d’amener eux-mêmes leur fils devant le tribunal rabbinique — un acte qui demande rigueur, lucidité et un grand sens des responsabilités :

« S’il n’écoute pas leur voix… son père et sa mère le saisiront et l’amèneront aux anciens de la ville… » (Devarim 21, 18–19).

Ce verset souligne que les parents seuls ont la charge d’agir, et ce ensemble, en tant qu’unité. Pourquoi pas d’autres ? Pourquoi pas les voisins, les enseignants, le rabbin de la communauté ou les juges eux-mêmes ?

Éduquer… et porter le poids du bilan

Rabbénou Behayé pose précisément cette question et répond que cette mission incombe uniquement aux parents, car ils sont les premiers — et souvent les seuls — véritables éducateurs de leur enfant. Aucun acteur extérieur ne peut ni ne doit se substituer à eux, à moins qu’eux-mêmes aient failli.

Être parent, c’est conjuguer amour profond et capacité à poser des limites claires. Le parent est la tour de garde de la maison, à la fois enseignant et accompagnateur. Et in fine, il porte en lui-même aussi bien le pouvoir d’éduquer que le poids du bilan.

Le lien entre le fils dévoyé et ses parents n’est pas simplement biologique : il reflète un processus éducatif entier, un tissu relationnel, un équilibre (ou déséquilibre) entre autorité, tendresse, silence, et confrontation. L’enfant rebelle n’est pas simplement un “fautif” — il est parfois le miroir d’une éducation vacillante.

 David et ses fils : la douleur d’un silence

Un exemple saisissant se trouve dans la figure du roi David et de son fils Adoniya. Après des années de règne, David vieillit à distance, tandis que son fils tente de s’imposer comme roi, sans autorisation. Un verset bref mais poignant témoigne de manière douloureuse :

« Son père ne l’avait jamais contrarié de sa vie » (Rois I, 1, 6).

Cette absence de cadrage éducatif est, selon le Midrash Tan’houma, un échec silencieux qui mène ici à la révolte.

Une question dérangeante émerge : comment un homme aussi grand que David a-t-il pu échouer dans l’essentiel – l’éducation de ses enfants ?

Et qu’en est-il d’Avshalom, un autre de ses fils, qui s’est rebellé jusqu’à déclencher une guerre civile ?

Pourtant, à la mort d’Avshalom, la douleur de David atteint son paroxysme. Il s’écrie :

« Mon fils Avshalom, mon fils… Que ne suis-je mort à ta place ! »

Selon le Talmud (Sota 10b), David répète le mot « mon fils » huit fois : sept fois pour délivrer l’âme de son fils des sept niveaux de l’enfer, et une huitième pour réparer spirituellement son corps – pour reconnecter sa tête à son tronc, comme tentative de restauration symbolique.

Failles cachées, conséquences visibles

Le Ralbag explique que les pleurs de David sont bien plus qu’un chagrin de père endeuillé : ils sont l’expression d’une prise de conscience douloureuse. David réalise que ses propres actes – notamment son mariage avec une Yéfat Toar (femme non-juive prise à la guerre) – ont créé un contexte moral glissant, propice à la dérive de ses enfants.

Le Maharal de Prague va plus loin, s’appuyant sur les paroles de nos Sages :

“Quiconque épouse une Yéfat Toar, motivé par le désir ou des considérations extérieures, verra naître de cette union un enfant en révolte”. La Torah met en garde contre les relations fondées uniquement sur l’attirance, sans ancrage spirituel ou éthique profond.Dans le cas de David, cette femme était Maaka, fille de Talmaï, roi de Gueshour – la mère d’Avshalom, dont la révolte finira par ébranler le royaume.

C’est pourquoi, explique le Maharal, David n’a pas osé corriger Adoniya : car son fils aurait pu lui répondre avec légitimité : « Et toi ? Pourquoi as-tu pris une femme Yéfat Toar ? » Autrement dit, toute tentative de remontrance de la part du père aurait exposé une faute morale personnelle, rendant ses paroles impuissantes, voire hypocrites.

Même si David avait agi ainsi avec de bonnes intentions – pour des raisons nobles, de paix ou d’alliance stratégique – une faille morale subsistait. Et cette faille peut engendrer un enfant sans repères, sans limites, ni valeurs.

La culpabilité n’est pas une pédagogie

Mais attention : si le parent porte toute la responsabilité sur lui, il risque de s’effondrer, de se taire à jamais, ou de sombrer dans la culpabilité — ce qui le paralyse dans son rôle éducatif. L’équilibre est subtil : savoir reconnaître ses torts, mais aussi savoir parler, guider, poser un cadre.

Être parent, c’est marcher sur une ligne fine : être guide sans être tyran, être aimant sans être aveugle, être responsable sans se noyer dans l’autocritique. C’est ce chemin délicat qui permet au parent d’accompagner son enfant vers une voie de vérité, de croissance et de réparation.

Avant de parler à l’enfant, écouter en soi

Il est souvent difficile de corriger un enfant – ou une génération – lorsque nous n’avons pas nous-mêmes intégré les valeurs que nous souhaitons transmettre. Une faute intérieure, même subtile, peut faire vaciller tout l’édifice éducatif. Parfois, il suffit d’un sentiment de culpabilité mal résolu pour brouiller le lien entre parent et enfant.

La mitsva du ben sorèr oumoré nous enseigne que l’éducation n’est pas une simple discipline, mais un chemin intérieur de responsabilité partagée, d’humilité et de dialogue entre parent et enfant. Ainsi, cette paracha interpelle chaque parent : avant de corriger l’enfant, ai-je moi-même été droit ? Ai-je posé les fondations justes ? Ai-je parlé à temps ? Ai-je écouté ?

Dans le cri déchirant de David – « mon fils, mon fils… » – se cache aussi un début de rédemption. Chaque mot devient une tentative de réparation. Un retour vers l’enfant… mais à travers un travail intérieur. L’éducation est un processus long, complexe, parfois douloureux, mais profondément humain — à la croisée de l’amour, de la faute et de la réparation.

C’est à travers une douleur immense que David accède, avec une profonde humanité, à l’essentiel :
l’éducation commence par un retour sincère sur soi.

About The Author

Ancien élève de la yéchiva de Poniewicz. Auteur de plusieurs brochures, en particulier sur le traité Horayot, l'astronomie et le calendrier juif. Se spécialise sur les sujets de Hochen Michpat. Co-directeur du centre de Dayanout Michné-Tora à Jerusalem.