Torah et Terre d’Israël – lequel sert l’autre ?
L’une des questions fondamentales de la pensée juive est celle du rapport entre la Torah et la Terre d’Israël : lequel sert l’autre ? La Torah est-elle l’essentiel, et la Terre d’Israël n’est-elle que le lieu le plus propice à son accomplissement ? Ou bien la Terre d’Israël est-elle le but et la finalité, et la Torah le chemin menant à la réalisation de la vie nationale sur notre terre ?
En d’autres termes : la Torah a-t-elle une valeur en elle-même, indépendamment du lieu et d’une réalité politique, ou bien sa valeur principale se révèle-t-elle précisément dans le cadre d’une vie nationale en Terre d’Israël ? Et inversement – la Terre d’Israël a-t-elle une valeur propre, indépendamment de l’accomplissement de la Torah dans sa pleine mesure ?
D’un point de vue chronologique, le récit de la Torah nous conduit vers la Terre d’Israël comme vers un but, une rencontre avec Dieu. Et en général, ce qui apparaît en dernier dans un récit — c’est la finalité. La Torah serait alors la préparation, le chemin — et la Terre, le sommet du processus. Mais on peut aussi argumenter l’inverse : la Torah a été donnée avant d’entrer en Terre d’Israël — elle est donc le fondement, ce qui précède tout. La Terre ne serait que la scène sur laquelle la Torah se réalise.
Cette question touche également à la définition du judaïsme lui-même : le judaïsme est-il avant tout une religion – un système de commandements et d’obligations donnés au Sinaï, qui engage l’individu où qu’il soit ? Ou bien le judaïsme est-il une nation – une histoire, une vocation commune et un projet de vie national, dont la Torah est la constitution et l’esprit vital ?
Le débat Haredi vs Dati Leumi
En réalité, ces deux options reflètent une tension vivante et réelle dans le monde juif ces dernières générations. Dans le monde ultra-orthodoxe, l’accent est mis principalement sur la Torah comme valeur suprême et autonome, parfois même déconnectée de la dimension nationale et politique. En revanche, dans le monde religieux-sioniste, l’accent est mis sur le renouveau de la nation dans sa terre, sur la souveraineté et sur la dimension publique et nationale du judaïsme.
Et il en est, de nos jours, qui vont encore plus loin dans cette direction : ils voient dans le judaïsme uniquement une histoire de nation, et de ce fait, la Torah est vécue chez eux comme quelque chose d’extérieur au grand récit – comme une constitution utilitaire, comme un héritage culturel, mais non comme un centre. Ceux qui adhèrent à cette vision tendent à exiger que la Torah soit plus accessible, plus simple, plus connectée à la vie concrète – et il y a là une part de vérité. Mais ce faisant, l’étude de la Torah pour elle-même, le pilpoul, la profondeur distincte – cette intimité intérieure avec le Saint béni soit-Il – s’affaiblit et perd sa place centrale.
Et ce que nous observons en pratique, c’est que lorsque l’un des fondements est mis en avant de manière exclusive, l’autre s’affaiblit. Lorsque la priorité est donnée sans limite à la construction nationale, l’accent sur l’accomplissement minutieux des commandements et sur la suprématie de la Torah risque de s’affaiblir. Et lorsque la Torah est perçue comme un monde fermé se suffisant à lui-même, le sentiment d’appartenance nationale et la responsabilité envers l’œuvre du renouveau en Terre d’Israël risquent de s’affaiblir.
Il se peut donc qu’il ne s’agisse pas d’un choix entre deux valeurs contradictoires, mais d’une tension essentielle et féconde, qui appelle un équilibre plus profond. La Torah sans la Terre risque de rester une théorie abstraite, tandis que la Terre sans la Torah risque de devenir un nationalisme vide de contenu spirituel. Le grand défi est de clarifier comment ces deux fondements se complètent – et comment il est possible de construire une vision dans laquelle la Torah est l’âme de la nation, et la Terre d’Israël est le corps et la réalité dans laquelle l’âme se manifeste.
Les deux symboles : les barres et les pierres
Dans la section consacrée au Tabernacle, il est dit à propos de l’Arche d’Alliance : « Tu introduiras les barres dans les anneaux sur les côtés de l’Arche, pour porter l’Arche avec elles. Les barres resteront dans les anneaux de l’Arche, elles ne s’en retireront point. » Cela semble étrange à première vue : le verset dit que les barres sont nécessaires pour transporter l’Arche lors du voyage dans le désert – alors pourquoi, même après que l’Arche sera installée à sa place permanente dans le Temple, ne les retirera-t-on pas ? Si l’Arche est déjà fixée dans le Saint des Saints, quel besoin y a-t-il de signes de mobilité ?
Rabbi Samson Raphaël Hirsch explique que les barres symbolisent un principe fondamental : la Torah n’est pas liée à un lieu particulier. Même lorsqu’elle repose au cœur du Temple – elle n’en est pas « propriété ». Elle lui est antérieure et n’en découle pas. Les barres qui ne se retirent jamais expriment que la Torah de l’Éternel n’est enracinée nulle part ; elle porte le peuple en tout lieu, et n’est pas portée par le lieu.
Selon cette conception, la Torah a une valeur propre et absolue, indépendante de la Terre d’Israël et même du Temple. La Terre et le Temple sont des arènes pour la manifestation de la Torah – mais ils ne lui confèrent pas sa validité.
Mais en sens inverse, des rabbins du sionisme religieux soulignent un autre point, à la lumière d’un commandement différent : lors de l’entrée en Terre d’Israël, Josué fut commandé d’inscrire la Torah sur des pierres au mont Ebal. La Torah est gravée précisément dans la Terre, sur son sol, comme une sorte de déclaration que la vie nationale et souveraine est l’espace naturel de son accomplissement. Ici, ce n’est pas la mobilité qui est soulignée – mais l’enracinement.
Nous nous trouvons donc face à deux symboles qui s’opposent : Les barres – une Torah qui ne se lie à aucun lieu ; et les pierres dans la Terre – une Torah gravée dans la réalité nationale.
Notre rapport à Dieu : comme un homme et sa femme
Sur l’Arche se trouvaient deux chérubins, en forme de mâle et de femelle, pour signifier que notre relation avec le Saint béni soit-Il est comme celle d’un homme et de sa femme. Ainsi ont dit nos Sages : lorsque les Israélites montaient en pèlerinage, on déroulait devant eux le voile et on leur montrait les chérubins entrelacés l’un à l’autre, et on leur disait : « Voyez combien vous êtes aimés devant Dieu – comme l’amour d’un homme et d’une femme. »
Et en effet, il faut comprendre que notre relation avec le Saint béni soit-Il est une véritable relation d’union. C’est pourquoi le don de la Torah est appelé « le jour de ses noces », et « le jour de la joie de son cœur » – c’est la construction du Temple.
Pourquoi ces deux étapes ?
Dans toute union, il y a deux étapes : les kiddouchin (aquisition, consécration) et les nissouin (mariage). Les kiddouchin sont l’acquisition – le lien premier et manifeste. Les nissouin sont le début de la vie conjugale elle-même – la vie commune, cachée et intime. Le don de la Torah est les kiddouchin, et le Temple est les nissouin. Ainsi trouvons-nous dans le Talmud : les enfants d’Israël dans le désert sont comme une fiancée dans la maison de son père, et lors de l’entrée en Terre d’Israël – comme une fiancée dans la maison de son beau-père. Et l’essentiel de la Terre est le Temple.
Les kiddouchin sont l’acquisition manifeste, tandis que les nissouin sont une vie plus privée et intime. Et c’est ce qu’a dit le Ramban : le Tabernacle et le Temple sont la continuation du don de la Torah – mais sous une forme cachée. Ce qui s’est produit ouvertement au don de la Torah continue d’agir dans le Tabernacle, mais de manière cachée et plus intérieure. C’est précisément le passage de la vie des kiddouchin à la vie du mariage.
Comment accomplit-on les nissouin ? Par la houpa – dont l’essentiel, selon la plupart des opinions, est l’introduction de la femme dans la maison. La faire sortir de la maison de son père et l’introduire dans la maison conjugale. En d’autres termes : créer un espace caché, un lieu de proximité intérieure.
Qu’est-ce qui change fondamentalement dans le mariage ? La permission des rapports intimes. Auparavant, l’acte intime n’était permis qu’aux fins de l’acquisition des kiddouchin. Mais entretenir des relations intimes en tant que véritable union n’est permis qu’à partir des nissouin, c’est-à-dire dès que la femme entre dans sa maison.
Il en est de même pour le don de la Torah : Il s’agit de notre premier rapport intime avec Dieu. Comme les sages interprètent le verset : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche » – il s’agit de matan torah. Le premier lien avec le divin, comme celui des kiddouchin, est manifeste. Mais pour que le Saint béni soit-Il fasse résider Sa Présence en nous, une entrée dans la maison est nécessaire – un Tabernacle est nécessaire, un Temple est nécessaire.
L’essentiel du mariage : vie commune ou intimité ?
Et puisque nous comparons le rapport à Hachem avec le mariage, posons ici une question centrale : quelle est la finalité du mariage – la vie quotidienne commune, ou l’acte d’union intime ? Car la différence principale entre kiddouchin et nissouin est la permission du rapport conjugal. À tel point que la loi a établi qu’il faut une houpa “apte au rapport intime”, à l’exclusion de la houpa de la femme en état d’impureté. Et les Rishonim explique : parce que la finalité du mariage est l’acte intime. Ce qui signifie que l’intimité est la finalité.
Il semble que l’expliquation est la suivante : il est clair que le mariage dans son essence, c’est la vie commune dans tous ses aspects. Mais ce qui définit toute cette vie comme « union conjugale » et non comme simple partenariat ou amitié – c’est l’acte d’union intime. L’acte intime est le centre et l’essence de la vie conjugale. Par cela, toute la vie commune du couple se transforme : d’un simple partenariat à une véritable vie conjugale.
La réponse : La nation est la vie, la Torah en est l’intimité
Et maintenant, pour répondre à notre question sur le rapport entre Torah et Terre d’Israël – le judaïsme est-il un projet de nation ou de religion et d’obéissance, de l’individu ou du collectif – la réponse est : les deux à la fois. La nation est la vie commune de l’union conjugale, et l’étude de la Torah est l’acte intime. Le corps du judaïsme est certes une histoire de nation, mais son intériorité et son essence – c’est l’étude de la Torah, le lien intime avec le Saint béni soit-Il.
C’est pourquoi la Torah se trouve à l’intérieur de l’Arche, au cœur du Temple, dans le lieu caché – car la Torah est le centre, elle est l’intimité entre nous et le Saint béni soit-Il. Mais sa vocation est de conférer un nouveau niveau et une nouvelle définition à toute la vie réelle.
Les deux symboles se complètent
Et maintenant, il n’y a pas de contradiction entre les barres de l’Arche et les pierres d’Erets Israël.
Les barres ne se retirent pas – car notre relation avec le Saint béni soit-Il est transcendante par nature. Elle n’appartient ni au lieu ni au temps, elle ne dépend ni de la Terre ni du Temple. C’est une intimité totale avec l’Infini lui-même – et c’est là le centre du judaïsme.
Mais la finalité n’est pas de rester là. La finalité est de transférer ce lien intérieur dans la vie réelle elle-même – vers la nation, vers la Terre, vers la réalité concrète. C’est pourquoi la Torah contenue dans l’Arche se trouve au cœur du Temple, qui est au cœur de la Terre, qui est au cœur de l’histoire du peuple d’Israël. Le caché conduit au manifeste, et l’intimité trouve son expression dans la vie accomplie de la nation.
Et c’est aussi le sens des pierres au mont Ebal : après que le lien intérieur a été gravé lors du don de la Torah, l’entrée en Terre d’Israël vient graver la Torah sur les pierres – sur la réalité elle-même. Non pas parce que la Terre confère à la Torah sa validité, mais parce que la Torah vient se graver dans la réalité pour la transformer.
La Torah doit rester distincte
Je parle de cela parce que j’entends des rabbins qui voient dans le judaïsme uniquement une nation – comme si c’était là tout le projet – sans reconnaître que la Torah est le centre, et non seulement un centre mais une dimension distincte en elle-même. Certains affirment que la Torah doit être plus accessible, et non telle qu’elle est étudiée par la voie du pilpoul et autres méthodes similaires. Il y en a même qui ne voient aucune utilité aux haredim, si ce n’est qu’ils servent de frein contre le progressisme (un peu comme les arabes) — mais en dehors de ça leur façon d’étudier est déformée.
Certes, il y a là une part de vérité. Oui, le judaïsme est évidemment une nation, une histoire et une vie réelle et terrestre. Mais son centre est le Temple, et le centre du Temple est la Torah. Et la Torah dans son essence doit être distincte – tout comme les Lévites étaient distincts – parce qu’il s’agit ici d‘intimité avec le Saint béni soit-Il. Comme l’a écrit le Ramban : le Tabernacle est la continuation du don de la Torah sous une forme cachée.
Je terminerai par les mots de Rav Saadia Gaon : “Il n’y a de nation que par sa Torah.” Autrement dit — la Torah est le centre, l’identité même du peuple juif.