Pourquoi Yaacov est-il considéré comme immortel ?
Les sages affirment que Yaacov Avinou n’est pas mort.
Pourtant, le texte biblique témoigne explicitement qu’il est mort, qu’il a été embaumé et enterré ?
Les sages répondent : “De même que sa descendance est vivante, lui aussi est vivant.” La vie de Yaacov ne s’est pas arrêtée avec son dernier souffle – elle continue à travers nous.
Mais alors, pourquoi cette affirmation concerne-t-elle spécifiquement Yaacov, et non Avraham, Yitzhak ou d’autres ancêtres ?
Yaacov : la jonction entre l’individu et le collectif
Yaacov occupe une place unique dans l’histoire du peuple juif. Il se situe précisément à la charnière entre l’individu et le collectif. Alors qu’Avraham et Yitzhak représentent les fondations individuelles de notre foi, Yaacov, lui, est le père des douze tribus – il incarne le passage de l’individuel au collectif.
Avraham avait un remplaçant – Yitzhak ; Yitzhak avait un remplaçant – Yaacov. Leur dimension d’unicité peut être remplacée par l’individu unique qui vient après eux. Mais Yaacov ? Il n’a pas de remplaçant unique. Il passe directement à la multiplicité – aux douze tribus. Seuls tous ensemble peuvent constituer sa continuité. Il ne se transmet pas à quelqu’un, mais à tous.
C’est pour cette raison que nous nous appelons Benei Israël – les enfants d’Israël. Israël, c’est Yaacov. Notre identité collective ne peut exister sans cette affiliation directe à lui. L’unité du peuple juif passe nécessairement par Yaacov. Sans ce lien, nous ne pourrions former un peuple uni.
La pierre d’Israël : père et fils unis
Cette symbiose entre le père singulier et les enfants qui expriment le collectif trouve son expression dans le verset : “משם רעה אבן ישראל“ – “De là, le berger, la pierre (Even) d’Israël.” Rachi explique que le mot “אבן” (Even) est un notarikon, c’est-à-dire un acronyme : “אב ובן“ – père et fils ; “אבהן ובנין“ – les pères et les enfants : Yaacov et ses fils.
“Even” représente donc la fusion parfaite entre le père et les enfants. D’ailleurs, l’endroit où la femme accouche s’appelle “אובניים“ (ovnayim), qui partage la même racine.
Car la pérennité du peuple juif réside précisément dans cette symbiose : le père, dans sa singularité, et les enfants qui incarnent le collectif. Yaacov est cette “pierre” fondatrice où l’individu et le collectif ne font qu’un.
Voilà pourquoi il est considéré comme éternellement vivant : tant que nous existons en tant que peuple, Yaacov vit à travers nous.
Yossef : le prolongement vivant de Yaacov
Mais comment cette transition de l’individu vers le collectif s’est-elle réellement accomplie ? La réponse réside en Yossef.
Yossef possède un statut paradoxal et fascinant : il est simultanément considéré comme Av (père, patriarche) et Chevet (tribu). Cette dualité est exceptionnelle.
La preuve de son statut de père ? Ses deux fils, Efraïm et Ménaché, ne sont pas simplement intégrés aux tribus – ils sont eux-mêmes élevés au rang de Chevatim (tribus) à part entière. Yaacov les adopte comme ses propres fils et leur accorde le même statut que Réouven et Shimon. C’est unique dans toute l’histoire biblique : les petits-fils deviennent tribus. Cela révèle que Yossef n’est pas seulement une tribu parmi d’autres – il est un père, un patriarche.
“Tout ce qui est arrivé à Yaacov est arrivé à Yossef”
Yossef était profondément semblable à Yaacov. Cette ressemblance se manifestait à tous les niveaux : dans son apparence physique – les sages parlent de “זיו אקונין“, l’éclat de son visage qui reflétait celui de son père ; dans son destin – persécuté par ses frères comme Yaacov le fut par Essav, contraint à l’exil en terre étrangère ; et dans les événements marquants de sa vie – berger comme son père, interprète de rêves, accompagné d’anges protecteurs.
Les sages affirment : “Tout ce qui est arrivé à Yaacov est arrivé à Yossef.” Cette correspondance parfaite n’est pas une coïncidence – elle révèle que Yossef est le prolongement vivant de son père, qu’il a tout reçu de lui et porte son empreinte spirituelle. Fils de Rachel, la femme bien-aimée de Yaacov, il incarne la continuité la plus pure.
Un autre point central dans la ressemblance entre Yossef et Yaacov : tous deux se tiennent dans la solitude. De même que Yaacov était unique et isolé, Yossef l’est également. Il est le fils de Rachel, qui n’a que deux fils, alors que la multiplicité des tribus vient de Léa. Il se trouve donc que Yossef incarne la dimension d’unicité comme son père.
Mais il y a une différence cruciale, porteuse d’une profonde réparation : l’histoire de Yossef rejoue celle de Yaacov, mais cette fois au sein même du peuple en formation. Yaacov fut haï par Essav, son frère exclu de l’héritage spirituel. Yossef, lui, fut détesté par ses frères – mais ces frères-là sont les fondateurs des tribus d’Israël, partie intégrante de l’alliance.
C’est une sorte d’expérience réparatrice : le conflit fraternel qui opposait l’intérieur et l’extérieur de l’alliance se rejoue cette fois à l’intérieur du peuple lui-même. C’est précisément par cette épreuve – et par la réconciliation qui s’ensuivra – que le collectif peut véritablement se former. Yossef transforme le schéma de séparation hérité des générations précédentes en un modèle d’unité retrouvée, où même la rivalité entre frères peut être intégrée et dépassée au sein du peuple d’Israël.
Le feu et la flamme
Les sages expriment cette relation par le dicton : « והיה בית יעקב לאש ובית יוסף להבה » – « La maison de Yaacov sera un feu, et la maison de Yossef une flamme. » La flamme ne peut exister sans le feu ; elle en est l’extension, la projection. Yossef est cette flamme qui prolonge et manifeste le feu de Yaacov.
La fin du dicton précise : « ובית עשו לקש » – « et la maison d’Essav sera du chaume. » C’est par le fait que la maison de Yossef devient flamme qu’elle transforme la maison d’Essav en chaume qui se consume entièrement. Comme l’ont dit nos sages : au moment où Yossef naquit, Yaacov cessa de craindre Essav.
Tant que Yaacov se tenait seul en tant qu’individu, il ne pouvait l’emporter sur Essav – car Essav représente une force de multiplicité. L’individu ne peut affronter le collectif.
Mais avec la naissance de Yossef, tout change. C’est Yossef qui transforme Yaacov d’individu en collectif – il est la flamme qui révèle la puissance du feu. Par Yossef, Yaacov n’est plus un individu isolé, mais la tête d’un peuple entier. Il dispose désormais de la force collective pour affronter Essav.
C’est pour cette raison que toute l’histoire de ces sections tourne autour de Yossef. Il est le pont vivant qui permet à l’individu – Yaacov – de s’incarner pleinement dans le collectif – les douze tribus. Par Yossef, l’essence de Yaacov pénètre et anime le peuple entier. Il réalise concrètement ce que symbolise l’« Even » – la pierre qui unit le père et les enfants, le singulier et le collectif, assurant ainsi l’unité et la continuité d’Israël à travers les générations.