L’énigme de l’esclave hébreu
Au seuil de la paracha Michpatim se dresse un commandement énigmatique : l’esclave hébreu. Un homme vendu en esclavage — qu’il se soit vendu lui-même ou qu’il ait été vendu par le tribunal rabbinique suite à un vol — est asservi pour six années. Lorsque vient l’échéance, il recouvre sa liberté. Mais s’il choisit de rester, son oreille est percée contre le montant de la porte, et il poursuit son servage jusqu’au Jubilé.
Les Sages nous placent face à une question fascinante : pourquoi précisément l’oreille ? Pourquoi pas la main qui a volé, ou le pied qui a marché sur le chemin de la faute ?
La réponse qu’ils proposent pénètre jusqu’au tréfonds de l’essence humaine : “Cette oreille qui a entendu au mont Sinaï ‘tu ne voleras point’ — et qui est allée voler, qu’elle soit percée. L’oreille qui a entendu ‘car les enfants d’Israël sont Mes serviteurs’ — et qui est allée s’acquérir un maître, qu’elle soit percée.”
On pourrait s’interroger : pourquoi percer l’oreille seulement maintenant, après six années de servitude, et non immédiatement lors du vol ? Pourquoi précisément pour cette transgression, et non pour les autres péchés ? Et par-dessus tout — qu’y a-t-il de si particulier dans l’oreille ?
Mont Sinaï : quand la parole trouva son auditeur
Pour comprendre, retournons au mont Sinaï.
Un Midrash nous enseigne que les Dix Commandements correspondent aux dix paroles par lesquelles fut créé le monde. Mais quelle est la différence entre les “paroles” (maamarot) et les “dires” (dibrot) ?
Le Pachad Yitshak propose une explication fascinante : la parole (maamer) trouve son sens en tant que déclaration, même sans auditoire. Le dire (dibour), en revanche, ne se définit qu’à partir du moment où se tiennent simultanément les deux parties : orateur et auditeur.
Dès lors, se révèle une différence profonde entre les deux. Là où il n’y a pas d’auditeur, la parole (maamer) est limitée et ne contient que ce qui est affirmé — elle s’épuise au moment même où elle est prononcée. Il n’y a pas de temporalité entre l’affirmation et son accomplissement. C’est pourquoi, lorsque le Saint, béni soit-Il, dit “Que la lumière soit” au commencement de la Création, alors qu’il n’existait personne pour l’entendre, la réalisation vient immédiatement conclure la déclaration : “Et Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut.”
Le dire (dibour), lui, s’adresse à des auditeurs. L’auditeur n’est pas un facteur extérieur au dire — il en est une partie intégrante. Le dire se façonne selon l’oreille de l’auditeur. Tant qu’il existe quelqu’un pour l’entendre, la parole ne s’épuise pas. Elle vit, elle perdure, elle ne se conclut pas. L’émetteur et l’auditeur sont deux en un dans la création du dire.
Par conséquent, lorsque les enfants d’Israël se tiennent au pied du mont Sinaï, quelque chose d’inédit se produit : la parole divine trouve enfin son auditeur. Les dix paroles deviennent les Dix Commandements. Le Zohar l’exprime avec force : “En Égypte, la parole était en exil.” Il n’y avait personne pour écouter.
Depuis le don de la Torah, nous sommes associés à la parole divine. Nous la prolongeons tant que nous étudions la Torah, l’écoutons, l’accomplissons. Nous sommes l’oreille qui transforme l’antique parole en dire vivant.
La servitude d’Égypte : l’école de l’écoute
Mais alors, qu’est-ce qui a provoqué cette transition entre les dis maamarot et les 10 diberot ? Le ‘Hidouchei harim explique que c’est encore une fois le chiffre 10. Il s’agit des 10 plaies.
Ici, nous devons distinguer entre deux étapes essentielles :
Première étape — la servitude d’Égypte : son but est de créer une oreille. Façonner Israël comme des auditeurs. La servitude est un processus d’annulation du moi, d’apprentissage de l’obéissance, de l’écoute. L’esclave ne parle pas — il écoute. Telle est son essence.
La servitude est intimement liée à l’oreille, car c’est par elle que l’on peut saisir l’homme tout entier. Contrairement aux autres membres, elle fonctionne comme une sorte de manche du corps. En hébreu, le manche d’un ustensile se dit littéralement “ozen hakeli” — l’oreille de l’ustensile. Et de même que le manche nous permet de saisir et de tenir tout l’ustensile, de même l’oreille permet de saisir l’homme dans son entier. Ce n’est pas pour rien que les Sages ont statué : “S’il est devenu sourd — on verse la valeur de tout son être.” Celui qui a perdu son ouïe a perdu son essence.
Et cela parce que l’écoute exige une annulation totale. On ne peut écouter et parler simultanément. Pour véritablement écouter, il faut se taire, s’effacer, être tout entier avec l’autre. L’écoute est abandon de soi.
C’est précisément le sens de “ils sont Mes serviteurs et non serviteurs d’esclaves” — l’esclave est tout entier à son maître. Il n’a pas de place pour être à autre chose, il n’a pas de “moi” distinct. L’oreille le saisit en entier, et l’esclave est saisi tout entier par son oreille.
En Égypte, Israël a appris à écouter Pharaon, ils furent une oreille à sa parole.
Seconde étape — les dix plaies et la sortie d’Égypte : leur finalité est de tourner cette oreille vers Dieu seul. Ce n’est pas par hasard qu’il est dit au sujet des plaies : “afin que tu racontes aux oreilles de ton fils et du fils de ton fils” — l’oreille est l’instrument central du processus. Les plaies et l’Exode les ont fait passer du statut d'”auditeurs de Pharaon” à celui d'”auditeurs de Dieu”.
Il s’agit d’une démarche en deux temps : d’abord créer une oreille, ensuite la consacrer au Créateur.
Le vol : quand l’oreille est fermée
Nous pouvons désormais mieux comprendre l’idée de l’esclave hébreu.
Tout d’abord, nous comprenons pourquoi, précisément, le vol entraîne cet esclavage. Au-delà du simple fait qu’il constitue un moyen de remboursement, il y a quelque chose de plus profond dans l’acte même du vol.
Le vol n’est pas seulement une transgression technique du “tu ne voleras point”. Il comporte une dimension plus profonde liée à l’écoute : le voleur est un homme enfermé en lui-même. Il n’écoute pas autrui, ne reconnaît pas l’existence de l’autre. Il vit dans une réalité où n’existent que lui et ses désirs.
L’écoute, précisément, est destinée à créer la conscience qu’il existe quelque chose en dehors de moi. Quand j’écoute — j’ouvre mon être à l’autre, je reconnais qu’existe quelqu’un d’autre que moi. Le voleur a perdu cette capacité. Son oreille est complètement bouchée. Il est absorbé en lui-même, et c’est pourquoi il peut voler — car pour lui, l’autre n’existe tout simplement pas en tant que sujet d’écoute.
L’esclave hébreu : une sortie d’Égypte privée
La signification de la servitude hébraïque nous devient maintenant claire.
Le voleur doit traverser les deux étapes précitées :
Il est vendu comme esclave parce qu’une oreille lui fait défaut. Il n’a pas écouté. Son oreille est obstruée. La solution ? Le ramener à une “servitude d’Égypte” privée et individuelle. Six années de servitude dont la finalité est de rééduquer la capacité d’écoute, de recréer l’oreille.
C’est une servitude réparatrice. Une servitude dont le but est de rouvrir son oreille, de le rééduquer à être auditeur, à reconnaître l’existence de l’autre.
Et après six années, arrive le moment de sa sortie d’Égypte privée. Il est censé recouvrer la liberté — non pas la liberté de faire ce qui lui plaît, mais la liberté d’être serviteur de Dieu seul. Prendre l’oreille recréée et la consacrer au Créateur.
Mais si après tout cela il demande à rester esclave d’un maître humain ? S’il refuse sa sortie d’Égypte privée ? S’il choisit de tourner son oreille de façon permanente vers un être de chair et de sang au lieu de la consacrer au Créateur ?
Alors l’oreille est percée.
Ce n’est pas une punition pour le vol originel — mais pour le choix présent. Pour le refus de sortir d’Égypte, pour le désir de rester esclave d’un maître terrestre au lieu d’être serviteur de Dieu. Le percement est une déclaration : “Cette oreille a choisi la mauvaise servitude. Cette oreille a refusé de remplir sa véritable vocation. Cette oreille a traversé la servitude d’Égypte mais a refusé l’Exode.”
C’est seulement maintenant, après six années, qu’on perce — car jusqu’à présent il y avait de l’espoir. La servitude était un traitement, une éducation, une réparation. C’était l’opportunité de recréer l’oreille. Mais voici qu’il s’est avéré : l’oreille fut certes créée, mais elle a choisi la mauvaise direction. Elle est restée en Égypte, a refusé de sortir.
De la liberté d’expression à la liberté d’écoute
Ce qui en découle dépasse de loin l’esclave hébreu. Cela touche au cœur de notre existence en tant que peuple d’Israël : la finalité de la servitude d’Égypte était de créer une oreille, et la finalité de la sortie d’Égypte était de consacrer cette oreille à Dieu seul.
Or, lorsque nous considérons notre monde de nos jours, il est difficile de ne pas ressentir une dissonance aiguë.
À l’ère moderne, la liberté d’expression est devenue une valeur suprême. Elle est considérée comme la pierre angulaire de la démocratie, comme contrepoids au totalitarisme. L’idée était belle : permettre à toute voix de se faire entendre, et ainsi parvenir à une vérité universelle.
Mais qu’est-il advenu en pratique ? L’inverse : tout le monde parle, personne n’écoute.
Au lieu d’un dialogue authentique, s’est créée une cacophonie de voix revendicatrices. Chacun est devenu un petit dictateur, engagé seulement envers son propre avis, enfermé en lui-même exactement comme le voleur. Les réseaux sociaux, censés connecter, sont devenus des scènes pour monologues parallèles. Les gens publient, gazouillent, partagent — mais n’écoutent pas.
Mais dans ces conditions, est-ce vraiment de la “liberté d’expression” ? Selon notre définition ci-dessus, une parole sans écoute n’est pas du tout une parole — c’est simplement du bruit, c’est une parole sans auditeur. Il faudrait donc l’appeler “annulation de l’expression“.
Peut-être est-il temps de proposer une valeur alternative : la liberté d’écoute. Le droit et le devoir d’entendre, de consacrer du temps à un véritable dialogue, d’être une oreille à la parole de l’autre.
L’oreille perdue : l’exil de la parole
L’égocentrisme mondial ne cesse de croître. La capacité d’écoute s’atrophie. La patience disparaît. Tous se hâtent d’obtenir une information rapide, concise, qui ne portera pas atteinte à “leur temps”. Nous voulons savoir — mais pas écouter. Consommer — mais pas rencontrer.
S’est créée une culture du pseudo-dialogue : les gens “conversent” par messages brefs, déconnectés, que chacun reçoit au moment qui lui convient. Nul besoin de consacrer du temps à l’autre, d’adapter son rythme au sien. On peut “parler” sans vraiment écouter.
Récemment, au-delà des réseaux sociaux, nous avons été exposés à l’intelligence artificielle. Certes, c’est un outil puissant, mais c’est aussi un instrument supplémentaire susceptible de nous déconnecter de l’écoute véritable.
D’abord, par la rapidité des réponses — instantanéité qui annule toute patience. Mais surtout, par la nature même de cette interaction : une communication avec personne en face. Pas d’écoute, pas de rencontre. Au contraire, l’intelligence artificielle s’adapte à vous, vous dit ce que vous voulez entendre. Elle est conçue pour vous complaire.
C’est peut-être la forme ultime de la fermeture sur soi : un miroir qui renvoie notre propre voix, déguisée en sagesse extérieure. Le contraire absolu de l’écoute véritable.
C’est là, dans un sens profond, un exil de la parole — exactement comme le Zohar décrivait l’Égypte. La parole existe, mais elle est déconnectée de ses auditeurs.
Réapprenons à écouter véritablement — à écouter la parole divine, à écouter l’autre : le conjoint, l’enfant, l’ami. Car la liberté véritable ne se réduit ni à la liberté d’expression, ni à la démocratie ou les droits de l’homme. Elle naît de la relation, de la communication. Elle s’enracine dans la capacité d’entrer en dialogue, de créer un espace de rencontre.
La liberté la plus haute n’est peut-être pas de parler, mais de savoir écouter.