De la Perse à l’Iran : Pourim 5786 – Plus jamais « serviteurs d’A’hachvéroch »

De la Perse à l’Iran : Pourim 5786 – Plus jamais « serviteurs d’A’hachvéroch »

Cette année, 5786, nous nous tenons à la veille de la fête de Pourim avec un sentiment d’émerveillement et de gratitude. Quelques jours seulement se sont écoulés depuis le dernier Chabbat, « Chabbat Zakhor », où nous avons été témoins d’un tournant historique qui semble tout droit sorti des pages de la Méguila : la chute et la mort de Ali Khaminaï, chef du royaume iranien moderne — ce persécuteur qui a consacré sa vie à tenter d’anéantir l’État d’Israël.

Le fait que cet événement se soit produit précisément le Chabbat où nous sommes commandés de nous souvenir de l’effacement d’Amaléq, et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de l’Iran — la Perse —, éveille en nous le sentiment que l’histoire de Pourim se rejoue sous nos yeux.

Mais je voudrais toucher à quelque chose de plus profond : oui, nous revivons Pourim — mais à un niveau tout à fait différent.

Pourim — une fête de l’exil

Les Sages donnent deux raisons pour lesquelles on ne récite pas le Hallel à Pourim : la première — on ne récite pas le Hallel pour un miracle accompli en dehors d’Eretz Israël. La seconde — nous sommes encore les serviteurs d’A’hachvéroch.

Pourim est une fête de l’exil. Elle nous enseigne combien HaKadoch Baroukh Hou est présent au sein même de l’exil — au cœur de la culture perse, sans aucun bouleversement du cours naturel des choses. Une histoire grandiose se tisse, dans laquelle le peuple d’Israël passe de la mort à la vie. Et pourtant, le Nom de Dieu n’est pas mentionné une seule fois dans la Méguila.

Toute l’histoire se déroule sous le sceptre d’A’hachvéroch : c’est lui qui donne d’abord son accord à Haman, et c’est lui qui ordonne finalement de le tuer. C’est lui qui accorde aux Juifs le droit de se défendre, c’est lui qui remet la maison de Haman à Esther — et après toute cette délivrance, Mordekhaï demeure vice-roi d’A’hachvéroch.

Pourim est un miracle immense qui illumine l’exil, mais quelque chose manque encore — et c’est pourquoi on ne récite pas le Hallel.

Les deux jours de Pourim — deux mondes

C’est ici que réside, semble-t-il, la raison profonde pour laquelle Pourim est la seule fête du calendrier juif dotée de deux jours distincts. Cette dualité n’est pas fortuite : elle vient exprimer le passage d’un niveau de miracle à un autre, tout à fait supérieur. En réalité, le peuple d’Israël se divise alors en deux paliers de délivrance :

Le 14 Adar — il représente le salut dans l’exil. Ce jour-là intervenait un élément de défense, car les premières lettres de Haman étaient encore en vigueur, et les Juifs devaient se battre pour leur vie dans une réalité de survie.

Le 15 Adar — il correspond au salut futur et accompli, lorsque le peuple d’Israël accédera à son indépendance en Eretz Israël — un jour où il ne s’agit plus seulement de défense née de la détresse, mais d’une domination totale sur le mal.

Telle est la raison profonde pour laquelle Esther demanda à A’hachvéroch un jour de combat supplémentaire à Chouchan : elle aspirait à atteindre une réalité de pleine maîtrise — un niveau où l’ennemi se soumet entièrement. C’est pour cela que le 15 Adar fut défini selon le critère des villes entourées de murailles depuis les jours de Yéhochoua bin Noun.

« Entourées de murailles » : la muraille est le symbole par excellence de la séparation et de la sainteté ; c’est elle qui distingue Israël des nations et crée un espace sacré et protégé en Eretz Israël.

« Depuis les jours de Yéhochoua » : le miracle est rattaché non à une victoire locale en Perse, mais aux racines profondes de la souveraineté juive sur notre terre — depuis le premier conquérant et colonisateur.

C’est ce que le Rav Kook exprime :

Mitsvot Réïya, p. 92

« Ceux qui évoquent les villes entourées de murailles depuis les jours de Yéhochoua bin Noun, ne pourront pas rester les serviteurs d’A’hachvéroch. »

L’effacement d’Amaléq — deux étapes

Quelle est la différence la plus marquante entre la réalité où nous sommes « serviteurs d’A’hachvéroch » et celle où nous sommes un peuple libre sur notre terre ? La réponse réside dans notre capacité à extirper le mal par nous-mêmes.

C’est précisément ce principe que nous retrouvons dans les paroles des ‘Hazal, dans la question qu’ils posent sur la contradiction entre deux versets relatifs à Amaléq : l’un dit « effacer j’effacerai » et l’autre « tu effaceras ». Leur réponse : tant qu’Amaléq n’a pas étendu sa main vers le Trône, il est dit « tu effaceras le souvenir d’Amaléq » — c’est Israël qui efface. Mais dès qu’il a étendu la main vers le Trône de HaKadoch Baroukh Hou, il est dit « effacer j’effacerai » — c’est Dieu Lui-même qui efface.

Et il semble que l’on puisse dire : tant que nous sommes en exil, hors d’Eretz Israël — c’est HaKadoch Baroukh Hou qui efface le souvenir d’Amaléq, comme ce fut le cas lors de la Choah. Mais lorsque nous sommes sur notre terre, avec un État et une armée, le commandement devient actif : “C’est à TOI d’effacer”.

L’événement de ce dernier Chabbat est, à cet égard, une rupture historique majeure. C’est Israël qui a frappé et éliminé Ali Khamenei. En accomplissant cet acte, nous accomplissons le commandement “Tu effaceras”. Ce n’est plus seulement un récit de survie, c’est l’affirmation éclatante de notre liberté retrouvée.

Haman et A’hachvéroch — deux visages du mal

Il s’avère donc que la pleine liberté face à « A’hachvéroch » ne vient que par l’entrée en Eretz Israël. Et c’est précisément ce qu’A’hachvéroch cherchait à empêcher — comme l’écrit le Ramban : A’hachvéroch a accepté de les anéantir lorsqu’il a vu se profiler le retour à Tsion.

On peut le formuler ainsi : Haman était l’« antisémite » — il voulait exterminer le peuple. A’hachvéroch était l’« antisioniste » — il s’opposait au retour à Tsion. Deux visages d’une même haine.

Comment parvenir à ce niveau de liberté véritable ? En ajoutant des murailles — de la sainteté et de la singularité juive. Tant que nous nous nourrissons à la table d’A’hachvéroch, que nous recevons sa légitimité et que nous nous façonnons à l’image des nations — nous demeurons dans l’état de « ils ont bénéficié du festin de ce malfaiteur ». Le chemin vers la rédemption passe précisément par le développement d’une véritable indépendance : économique, culturelle, et avant tout spirituelle. Être un peuple qui a son propre visage — un peuple qui n’a pas besoin de l’approbation d’A’hachvéroch pour savoir qui il est.

C’est pour cela qu’Esther est la grande salvatrice face à A’hachvéroch — parce qu’elle incarne la sainteté et la pudeur. Même au cœur du palais, elle observait les commandements mineurs comme les plus graves. Elle fut comparée au myrte — tout comme le myrte est enveloppé dans la plénitude de ses feuilles, pudique et fermé sur lui-même.

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Nous espérons tous que ces jours seront mémorisés pour les générations comme des jours de joie et de fête. Que nous goûtions enfin à la Géoula  — complète et éternelle — dans laquelle nous pourrons réciter le Hallel en entier. Amen.

About The Author

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.