Bo – L’homme face au cycle irrémédiable du temps

Bo – L’homme face au cycle irrémédiable du temps

À force de vouloir tout contrôler… on finit par perdre le contrôle

Cette période de covid 19 que nous traversons n’est certes facile à vivre pour aucun d’entre nous. Elle remet incontestablement en question ce sentiment de self-control qui nous anime communément. Le fait est que les dernières générations se sont habituées à vivre dans cette optique de tout maîtriser, ce qui rend insupportable à nos yeux le moindre changement de nos « projets ».

L’évolution en accéléré des progrès scientifiques, nous pousse vers une vision déterministe qui nous fait trouver une justification à chaque chose, au point de vouloir tout prévoir et ne laisser aucune place au hasard. Ainsi, un individu qui commet un meurtre ou tout autre crime se trouvera souvent excusé dans son acte pour cause d’aliénation mentale ou psychologique, qui l’aurait presque « forcé » à agir ainsi. De même en va-t-il des phénomènes qui, par le passé, passaient pour imprévisibles, et qui donnent aujourd’hui le jour à des démonstrations détaillées témoignant justement d’un certain ordre invisible de prime abord. Citons par exemple la théorie du chaos, ou encore celle de la géométrie fractale. Des événements qui nous semblent confus et désordonnés, sont en fait un ensemble de solutions à des équations mathématiques complexes.

Une telle façon de voir les choses est-elle bien appropriée à une personne croyante ? L’être humain est-il vraiment plus heureux en planifiant chaque détail, en se rendant maître de chaque situation ? Notre Paracha vient justement nous instruire sur ce sujet si particulier.

La première Mitsva

C’est précisément dans notre Paracha qu’apparaît la première mitsva énoncée à Moché rabbénou pour la transmettre à Israel, dans sa genèse en tant que nation : « ce mois est pour vous le premier des mois ». Cette mitsva est celle de la sanctification du mois. On peut se demander pour quelle raison cette mitsva bénéficie-t-elle d’un statut aussi important, celui d’être la première d’entre toutes les mitsvot ?!

Une première analyse des détails de cette mitsva dévoile que la sanctification du mois est liée à la souveraineté de l’homme sur la dimension du temps.

Le Beth Din a pour instruction de sanctifier chaque mois de l’année. Lorsqu’il proclame « MékoudachSanctifié », il déclare en même temps le début du mois avec tout ce que cela comprend. Les paroles du midrach relèvent ainsi cet état de fait :

« Hakadoch Baroukh Hou dit : depuis que J’ai créé Mon monde, Je portais la charge de faire le compte des mois, désormais et pour l’avenir je vous transmets cette charge, elle dépend de vous et vous ne dépendez pas d’elle »

Comment comprendre un tel principe ? Comment concevoir que la dimension de temps ait été confiée à l’Homme ?

La détérioration est liée au temps, la réparation est fonction de l’homme

Le Ravad dans le traité Eduyot (chap 2) fait une remarque lumineuse quant à la forme dont la Thora décrit la période d’exil des Bnei Israel en Egypte dans le Brith ben Habétarim. La durée de l’esclavage y est fixée en termes d’années – « Ta descendance sera étrangère etc… durant 400 ans » (Béréchit 15; 13). Mais l’échéance de la délivrance est, quant à elle, mesurée en générations – « la quatrième génération reviendra ici » (15). Le Gaon de Vilna explique à ce sujet que la détérioration est liée à la réalité du temps, alors que la réparation est le fruit de l’homme. Essayons de comprendre le sens profond de ce propos.

Celui qui s’intéresse à la création du monde remarquera que parmi toutes les créatures, deux d’entre elles sont distinguées en tant que pouvoir : les astres et l’Homme. Le Pahad Ytshak explique (Roch Hachana chap. 27) que l’Homme et le temps sont deux extrêmes qui s’opposent – puissances qui se contestent mutuellement et tirent chacun de son côté.

La fonction essentielle des luminaires (hormis leur tâche d’éclairer le monde) est d’être à l’origine de la réalité du temps, comme exprimé dans les versets. Les cycles de leurs révolutions ont façonné la structure-temps qui nous est familière : le jour et la nuit, les années et les mois. Il est intéressant de noter que les luminaires sont spécifiés dans la Thora sous le nom de « Méorot » sans la lettre ‘vav’, dont l’étymologie est « mééra – malédiction » (Rachi Béréchit 1; 15). Le Kli Yakar donne comme explication, le fait que les luminaires soient la source du temps, et que tout ce qui tombe sous son emprise en souffre.

Cette explication fait écho aux paroles du Gaon de Vilna, qui évoque que la détérioration des choses est liée au temps. Néanmoins, il ajoute que face à cela, se tient l’Homme en tant que source de réparation. A nous de creuser davantage cette perspective.

Le cyclologie astrale et la limite de la nature

Le mouvement circulaire des astres représente la forme cyclique des lois de la nature. Il semblerait qu’en cela se cache le principe de la « dégradation » liée au temps. Le retour incessant et sans fin au point de départ a pour sens l’antithèse de l’évolution.

Même s’il est vrai que la nature n’est pas statique, qu’elle se transforme à chaque instant, qu’elle s’épanouit même avec le temps. Malgré tout, cela n’a pas empêché le plus sage des hommes d’affirmer « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (kohelet 1; 9).

Cette idée repose sur la différence qui existe entre changement authentique et transformation apparente. Personne ne peut rester indifférent face aux innombrables changements impliqués dans le développement de l’embryon dans le ventre de sa mère, ou celui de la graine semée dans la terre. Ces transformations se produisent jour après jour, seconde après seconde, jusqu’à la maturation parfaite du fœtus ou de la plante. Malgré cela, nous comprenons que toutes ces métamorphoses se produisent selon un ordre déterminé par la génétique. Finalement, le processus est totalement prévisible, de même qu’il est possible de prédire une éclipse lunaire ou solaire en leurs lieux et dates précises.

Il est vrai qu’en ce qui concerne des mécanismes dépendants d’un nombre impressionnant de variables et d’interactions complexes, comme par exemple le domaine des prévisions météorologiques, il est très difficile d’établir des calculs précis. Ces mécanismes existent pourtant, ils sont simplement liés ensemble dans une trame si enchevêtrée qu’il n’est possible à aucun humain de décoder leurs secrets avec précision. C’est ce que le roi Salomon résume dans cet adage ‘Il n’y a rien de nouveau sous le soleil’ (Kohelet 1; 9).

Le pouvoir de l’Homme – au delà du temps

Quand on a bien compris que tout ce qui se trouve sous l’emprise du temps n’apporte aucune nouveauté, et que le soleil symbolise l’horloge cosmique circulaire et partant vide de contenu, alors il est possible de réaliser la puissance du pouvoir de l’Homme qui lui, tire vers l’exact opposé. L’Homme, en tant que créature façonnée à l’image Divine, est doté d’un libre-arbitre. Le cœur de ce libre-choix est cette réalité que mon action ne découle pas de circonstances ou de stimuli environnants, mais bien de la faculté que j’ai d’agir par moi-même, de ma propre initiative. L’environnement me met certes en situation d’épreuve, mais il ne décide pas pour moi, ni ne dicte ma conduite. Ce pouvoir qu’a l’homme de laisser sa néchama le diriger, lui octroie le potentiel d’une action ex-nihilo – « yech méayin ».

Un homme peut changer en permanence, il n’est pas seulement l’expression des forces et caractéristiques cachées en lui. Seul « le taureau âgé d’un jour est appelé taureau » (voir baba kama 65b), car il n’existe pas de différence notable entre un taureau qui vient de naître et un taureau adulte. L’homme quant à lui, au-delà de ses qualités et de ses facultés intellectuelles, détient aussi le pouvoir inhérent de transformer sa propre nature. En surmontant ses tentations, en adhérant aux valeurs éternelles, l’homme se connecte à cet espace situé au-delà du temps – il se tient au-dessus du soleil.

La révolution lunaire et la percée de la sortie d’Egypte

Il nous est désormais permis de comprendre que la sortie de l’impureté de l’Egypte consista avant tout, en cette prise de conscience que l’homme n’est pas un « esclave du temps », soumis aux lois des forces solaires et des astres. Il n’est pas simplement un maillon dans une chaîne infinie de « cause à effet », mais est justement l’antithèse de tout cela. Il tient entre ses mains la possibilité d’aller à l’encontre du temps, car il possède en lui cette aptitude à se renouveler chaque instant.

Cette conscience a été offerte à Israel à travers la mitsva de la sanctification du mois, et en vertu de la fixation du temps selon les phases de la lune.

Relativement au soleil, qui lui est fixe, et ne présente aucun changement que ce soit dans son aspect ou dans son orbite – « Le soleil connaît le moment de son passage » (Tehilim 104; 19), le mouvement de la lune contraste fortement, avec sa dynamique et ses modifications incessantes. Les bouleversements extrêmes dans son apparence, passant tour à tour de pleine-lune à la disparition totale, de même que le principe de son renouvellement perpétuel, symbolisent cette capacité de renouveau et de progression permanente. C’est la raison pour laquelle, à l’opposé de la trajectoire du soleil appelée ‘chana’, du mot ‘choné’ qui revient et se répète, la lune est appelée ‘hodech’ du mot ‘hidouch’ renouveau.

La naissance de la nation juive au moment de la sortie d’Egypte eut lieu au « mois du printemps », saison de floraison, période qui exprime par-dessus tout, ce potentiel de renouvellement. A ce même moment s’est dévoilé au monde le fait que tout n’est pas emprisonné dans des lois auxquelles il n’est pas possible d’échapper, à l’image de cette Egypte de laquelle aucun esclave ne pouvait échapper.

Le peuple d’Israël, mystère de l’histoire

Il s’avère donc que la force du renouvellement est le fondement de la genèse de la nation juive. En cela réside le secret de sa survie éternelle parmi les peuples.

En vertu de la logique naturelle, tout ce qui naît sur terre ici-bas, est soumis aux lois de la nature, dont la première étape est la floraison. Au début, la fleur s’épanouit et grandit, mais lorsqu’elle atteint son apogée, elle subit le processus de dégradation jusqu’à retomber au sol et disparaître.

Il en va de même concernant l’histoire des nations, où de nouveaux peuples se constituent et s’élèvent, brillent et jouent leur rôle sur le devant de la scène de l’histoire, pour finalement s’étioler dans la brume du temps, ne laissant pour toute trace qu’un bref aperçu de leur glorieux passé dans les livres d’histoire.

A l’encontre des lois de la nature, défiant la réalité historique, ce petit peuple d’Israel s’obstine à survivre, toujours fidèle à ses origines. Et cela, malgré les innombrables persécutions, guerres, tortures, croisades, pogroms…, qui malheureusement l’ont accompagné sans répit durant toute son histoire ! Et cela, en dépit des efforts colossaux des nombreux et puissants empires successifs, qui essayèrent autant de fois de l’annihiler. Cette persistance du peuple juif parmi les nations, confortée par les prophéties bibliques, reste le plus grand mystère de l’histoire. Quel est donc le secret de son immortalité ?

C’est en fait à l’aube de son existence, qu’Hachem confia Son plus grand secret à cette nation destinée à assumer un long et tortueux parcours au sein des nations : ce secret est la force de renouveau. Lors de la sortie d’Egypte, Israel fut affranchi de la souveraineté du soleil, pour être placé sur une nouvelle orbite, celle de la « révolution » lunaire.

Notre peuple est intrinsèquement lié à cette tendance au renouveau. C’est ainsi qu’après chaque bouleversement ou même quasi-anéantissement, il a su se régénérer, se réinventer, déployant de nouvelles énergies et une puissance décuplée.

De même, chaque individu doit mettre à profit le pouvoir de renouvellement caché en son intériorité divine. Il doit se rappeler que l’unicité de l’Homme par rapport aux autres êtres vivants réside en son libre arbitre, qui lui permet d’agir avec son intellect et non pas selon ses instincts et pulsions naturelles. C’est en cela que réside le secret du bonheur, tel que nous le chantons chaque mois, en prononçant cette merveilleuse bénédiction de sanctification de la lune :

הפנים העבריות של הירח

« Et à la lune, Il a dit qu’elle devrait se renouveler, comme une couronne de beauté pour ceux qui, soutenus depuis le berceau, sont destinés à être renouvelés comme elle, et à louer leur Créateur au nom de Son glorieux royaume »

Bénédiction de la lune

A propos de l'auteur

Ancien élève de la yéchiva de Poniewicz. Auteur de plusieurs brochures, en particulier sur le traité Horayot, l'astronomie et le calendrier juif. Se spécialise sur les sujets de Hochen Michpat. Co-directeur du centre de Dayanout Michné-Tora à Jerusalem.

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