Chemot – La ‘nonchalance’ de Moché

Chemot – La ‘nonchalance’ de Moché

Notre Paracha marque le passage entre deux ères dans l’histoire de notre peuple : nous voyons se terminer l’époque des patriarches et commencer l’aventure du ‘Am Israel à proprement dit. Intervient un nouveau personnage qui sera le berger fidèle de notre peuple, un homme phare pour notre civilisation : Moché Rabbénou.

Bien que la réputation de ce Tsadik incontesté ne soit plus à refaire, on peut se questionner sur certains de ses comportements dans notre Paracha.

Commençons par ramener un Midrach rapporté par le Da’at Zekenim des Ba’alé HaTossafot (Chémot 3,4). Lorsque Hakadoch Baroukh Hou se dévoile à Moché, celui-ci s’empresse de répondre « Hinéni » – me voici, ce à quoi répond Hachem « Al Tikrav Halom » – « Ne t’approche pas ! ». Le Midrach (cf. Chemot Rabba 2,6) commente que notre D.ieu veut dire à Moché qu’il a répondu avec empressement avec la même formule qu’Avraham, cependant « Bimkon Guedolim Al Ta’amod » – « Ne te tiens pas à la place des Grands » (Michlé 25,6), comme si notre maitre n’était pas à la hauteur des patriarches…à priori cela contredit ce qui vient d’être énoncé qu’il a réagi comme Avraham !

Il y a lieu aussi de s’interroger sur l’anecdote selon laquelle Moché Rabbénou fut en risque de mort et qu’il ne fut sauvé que lorsque Tsipora fit la Mila à leur deuxième fils : comment comprendre la négligence de Moché dans cette histoire ?

Pour répondre, nous allons amener l’explication du ‘Hatam Sofer sur ce passouk : il introduit que le mot ‘Hinéni’ inclut une consonnance de modestie et de zèle (Rachi Béréchit (37,13)). En termes de modestie nos Sages (‘Houlin 89a) démontrent que Moché était plus accompli qu’Avraham, qui employa l’expression qu’il est « Terre et Cendre » (Béréchit 18,27) quand Moché dit (avec Aharon) « sommes-nous quelque chose ? » (Chémot 16,7). Contrairement au zèle où nous voyons qu’Avraham s’empressa de se lever très tôt pour accomplir l’ordonnance de son Créateur tandis que Moché a « traîné » pour accepter la mission de notre D.ieu ainsi que pour faire la Brit Mila de son fils. Ainsi le Midrach veut dire que bien que Moché ait répondu avec un langage incluant ces deux Midot, Hachem veut lui faire remarquer que sur le zèle il n’est pas au niveau de notre patriarche.

Cependant cette explication semble incomplète : en effet à ce moment Moché n’avait pas encore eu l’occasion de montrer son manque de zèle, comment peut-on le reprendre sur ce point ?

Pour comprendre, j’aimerais rajouter une explication à la « paresse » de notre guide. En effet comment comprendre de refuser un ordre divin, est-ce qu’aucun de nous oserait contredire une demande directe de notre Créateur si jamais on avait le mérite qu’il se dévoile à nous ??

C’est pour cela qu’on peut proposer que bien que pour une personne normale cela serait appelé une paresse dans le service divin (ou pire…), par rapport à Moché cela n’était pas considéré de la même manière : en fait ce Tsadik spécialisé dans une humilité hors normes (cf. Bamidbar 12,3) n’était pas capable, en raison de cela, d’accepter de but en blanc ce poste si prestigieux de chef et médiateur de notre peuple. Comme le dit Ram’hal dans le Messilat Yecharim (chap. 22), qu’une des grandes lignes de l’humilité est de « haïr la suprématie et de s’enfuir des honneurs, en donnant de l’appréciation à tout le monde ». Notre maitre donc ne pouvait pas, tellement il était humble, accepter un tel honneur, fut-il donné par le Créateur lui-même ! C’est pour cela qu’il chercha mille moyens de se débiner de cette tâche…

D’ailleurs nous voyons que Hakadoch Baroukh Hou ne s’énerva pas directement, il attendit pour cela 7 jours ! En réalité Lui-même savait que Moché ne pouvait pas accepter de prime abord, c’est pour cela que dès qu’il se dévoile à lui Il le met en garde : « Je sais que tu ne pourras pas admettre rapidement cette idée, car du fait de ton humilité démesurée cette idée te semblera incongrue et ainsi te ralentir dans le zèle ce qui fait que dans cette Mida tu n’es pas comme Avraham, cependant dans ce contexte tu devras te surpasser et accepter d’alléger ton humilité pour gagner en zèle et pouvoir exécuter ce commandement, car là il s’agit d’une cause nécessaire au salut du peuple juif. » (Cependant Moché n’accepta pas même après cette introduction et ces 7 jours de « travail » de la part de notre D.ieu, en continuant dans sa vision de « donner honneur à tous » et en proposant son frère à sa place, ce qui enclencha le courroux divin qui vit là un entêtement trop démesuré…).

A présent nous pouvons comprendre l’épisode de la Mila. Toujours d’après le ‘Hatam Sofer, en réalité Moché ne put faire la circoncision de son fils du fait qu’il tarda 7 jours pour partir, ainsi le moment de la Mitsva concorda avec celui du départ, et ainsi faire la Mila serait dangereux pour la santé de l’enfant. (Il rajoute même que c’est pour cela qu’Hachem s’énerva, car à cause de ce retard il ajourna sa Mitsva).

Même si l’idée acceptée est que Moché fut puni pour ne pas avoir fait la Mila, ainsi que nous pouvons le voir dans le Targoum Ounkelos (Chemot 4,25), ce même commentateur stipule le passouk suivant qu’apparemment c’est le contraire : grâce à la Mitsva de Mila que fit Tsipora, Moché fut sauvé !

En vérité on voit dans le texte que ces deux interprétations sont interrompues par le sauvetage de notre maitre. Comme le fait remarquer le ‘Hatam Sofer, on voit que ce Tsadik ne fut pas libéré directement après l’acte de circoncision mais après lorsque Tsipora jeta le prépuce à ses pieds. On peut donc expliquer que Tsipora pensait de prime abord que son époux fut puni pour ne pas avoir accompli la Mitsva, mais en voyant que l’ange de la mort ne le quitta qu’après que la ‘Orla toucha ses pieds, elle comprit qu’en réalité il y avait là une allusion que la véritable faute était rattachée aux pieds, c’est-à-dire au refus de Moché d’aller s’occuper du peuple qui l’attendait.

C’est pour cela que Tsipora se rendit compte qu’en fait Moché fut sauvé grâce à la Mila, car par cet acte elle a réparé ce qui était reproché à Moché, en primant le zèle sur l’humilité : elle qui était une femme qui de par sa nature est effacée et laisse le mari s’occuper des affaires familiales et surtout des Mitsvot incombées au père, elle prit une initiative avec zèle pour le service divin, et ainsi Moché notre guide put continuer sa route vers la délivrance, accompagnée de son épouse qui le complète et l’aidera dans sa magnifique mission.

Rappelons que c’est la modestie légendaire de notre maitre qui le fit choisir par Hachem pour diriger notre peuple, alors essayons de suivre ses pas à notre niveau pour toujours servir notre D.ieu avec zèle mais en dirigeant toute notre intention vers Lui.

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Comments (2)

  • Suzanne G.

    Bravo !
    Vous devriez vous exprimer plus souvent !
    Cependant, la lecture de votre Dvar Torah a provoqué chez moi un certain malaise. Vous affirmez que l’humilité est un frein au zèle car antinomique à celui-ci. Mais je ne vois pas comment le fait d’être humble empêcherait de faire ce pourquoi nous sommes dans ce monde. Au contraire, les maîtres du moussar définissent la Anava comme étant une connaissance de nos qualités tout en prenant conscience de celui qui nous les a octroyés et tout en connaissant nos défauts… Nos qualités ne viennent en aucun cas les occulter.
    Selon cette définition, je dirais que l’humilité amène au zèle car cela amène à une volonté d’écouter la source de nos qualités…
    Mais j’imagine que vous avez une autre définition de ce qu’est l’humilité. Quelle est telle ?
    (Ce n’est pas concevable que Moché faisait sembler d’ignorer ces qualités et ces aptitudes à être un berger fidèle, comme vous l’avez si bien dit… Il avait une connaissance minimale de soi.)
    Chabbat Chalom !!

    • Rav E. Ouakrat

      En effet chère lectrice je comprends votre désarroi. Ma vision pour expliquer cette tare dans le zèle de notre cher guide se base sur ce point innovant qui laisse quelque peu perplexe…
      Néanmoins comme j’ai bien fait attention dans mon commentaire je n’ai nullement pris part à une telle vision des choses que la modestie serait par essence un frein au zèle…il est évident que nous demandons à chacun d’entre nous de s’accomplir dans toutes les qualités qui nous rapprochent du service divin et ces deux là en font pleinement partie…
      Pour moi il est d’ailleurs évident que Moché Rabbénou était aussi très accompli dans la mida du zèle. Cf. Bamidmar(31,3) où l’on voit notre maitre s’empresser d’accomplir le commandement divin de faire la guerre a Midian bien que sa mort devait suivre et qu’il pouvait retarder la guerre pour vivre plus longtemps…
      Mon analyse est très pontuelle en fait. Il s’agissait seulement de cet ordre précis où Moché devait revêtir la couronne qu’il y’avait là une altercation entre humilité et zèle…Comme je l’ai expliqué sa modestie hors normes l’empêchait d’accepter directement ce poste. Bien que Moché Rabbénou connaissait ses qualités et savait qu’il en était capable, tant qu’il y’avait moyen de faire en sorte que ça soit fait par quelqu’un d’autre qui en avait le potentiel aussi et qu’ainsi il pouvait se débrouiller sans accepter la suprématie, Moché ne se voyait pas en tant que chef qui respire le pouvoir. Il avait en réalité aussi toujours dans un coin de sa tête ‘pourquoi ne pas envoyer Aharon mon grand frère qui est très bien capable aussi…et de plus plus âgé que moi’…
      Ainsi dans ce domaine sa modestie qui le poussait à fuir les honneurs l’amena à chercher par tous les moyens à se débiner mais avec sagesse, mais il n’en reste pas moins que du coup il perdit en zèle dans l’accomplissement divin, concrètement parlant, qu’il fut moins rapide à l’accepter parce qu’il pensait que par droiture et vérité ce n’était pas lui qui était censé y aller…
      Votre analyse sur la ‘anava qui conduirait au zèle est à défendre, cependant je vous ferai remarquer que Ram’hal dans Messilat Yecharim profile son livre selon la brayta qui défend que c’est plûtot le zèle qui amène à la modestie…dans ce sens une personne très accomplie dans l’humilité peut analyser qu’il est des fois où le zéle n’a pas sa place au vu des circonstances (attention nous parlons de personnes de niveau très élevé…nul d’entre nous ne peut adhérer à cette vision car nous avons trop d’intérêts qui troublent nos raisonnements…).
      Néanmoins je suis d’accord avec cette définition de la modestie, qui amènerait à déduire qu’il est de notre devoir de sublimer précisément nos qualités pour le service divin. Un rav qui sait qu’il a le pouvoir de remonter le niveau d’une communauté a le devoir de prendre ce poste sur lui…mais dans notre cas Moché pensait qu’Aharon en était tout autant capable et qu’il revenait plutôt à lui de s’occuper du peuple comme nous l’avons dit, car sa modestie lui fit croire que sa qualité de chef suprême n’était pas une chose spécifique chez lui mais qu’elle pouvait très bien se retrouver chez d’autres personnes…(on peut très bien connaître ses propres qualités mais pas connaitre les vrais tenants des personnalités d’autrui par rapport aux notres.).
      Voilà j’espère avoir clarifié cette analyse, et vous remercie pour vos encouragements.
      Chabbat chalom !

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