Vayakel – S’arrêter pour mieux repartir

Vayakel – S’arrêter pour mieux repartir

Un monde en perpétuel mouvement

Un cliché commun est de représenter notre monde comme un système constant, composé de personnes, de biens, d’argent et d’informations en mouvement perpétuel. Pourtant, cette “machine” peut devenir incontrôlable et générer de graves perturbations. Quand le monde déraille, il est parfois nécessaire de procéder à un arrêt complet pour ensuite tout redémarrer, comme ce fut le cas à l’époque du Maboul.

On ne peut nier que la période que nous traversons a suspendu le moteur de l’action humaine. D’une certaine manière, le monde est passé dans un état de « Chabbat ». Peut-être sommes-nous en mesure de prétendre que ce reboot de l’activité humaine est nécessaire. En cela consiste le cœur du message de Chabbat, comme nous le verrons.

Chabat et Michkan

Les Parachiot Vayakhel-Pékoudei s’allongent en détails sur l’édification du Michkan. Cependant, au début de la Paracha, nous relevons trois versets dont le sujet est Chabbat Kodech. De cette juxtaposition du thème du Chabbat et celui du Michkan, nos Sages ont extrait les 39 travaux interdits le Chabbat. Chaque mélakha nécessaire à la construction du Michkan fut interdite le Chabbat. Il nous importe de comprendre ce lien de juxtaposition entre le Chabbat et le Michkan.

Au cœur du groupe de travaux interdits le Chabbat, la Thora a précisément choisi de mentionner l’interdit de faire du feu ce jour-là. Quelle est donc la spécificité de cette mélakha, seule parmi les trente-neuf interdits à être expressément citée par la Thora: vous n’allumerez pas de feu dans toutes vos demeures” ?

Par ailleurs, il y a lieu de relever la mise en garde relative au Chabbat, qui est d’abord exprimée à Moché dans la Paracha précédente (31;12) pour le transmettre à Israel. A cette occasion, ce commandement est formulé en clôture de l’ordre concernant le Michkan, contrairement à notre Paracha où Moché fait précéder l’interdiction concernant le Chabbat avant de communiquer l’ordre de construction du Michkan. Comment interpréter cette différence, et comment comprendre que Moché puisse inverser l’ordre des injonctions d’Hachem ?

Il faut également souligner que Moché initia de lui-même le « rassemblement » d’Israel. Cet ordre ne lui fut pas donné dans la Parachat Ki Tissa sous forme de rassemblement. Dans le Midrach il est dit à ce sujet que « du début de la Thora jusqu’à sa fin, il n’y a aucune Paracha où l’on trouve un rassemblement en préambule, hormis celle-ci ». Quel est donc l’importance de ce sujet, pour que Moché voie la nécessité d’une telle initiative de sa part ?

Le feu et la lumière descendirent imbriqués l’un dans l’autre

A propos du feu, il existe un certain paradoxe. D’une part, il symbolise la créativité de l’homme. A l’issue du premier Chabbat de la Création, une connaissance fut insufflée à l’homme qui l’amena à frotter deux pierres l’une contre l’autre, d’où résulta le feu. La découverte du feu et sa révélation au cœur de la nature fut donc le produit de l’intelligence humaine.

Mais par ailleurs, l’allumage du feu ne semble pas être une melakha à part entière, elle vient comme apport à la réalisation d’une autre mélakha comme par exemple cuire, teindre, ou autre. De surcroît, non seulement elle n’a pas d’action créatrice, mais au contraire son intervention est destructrice, comme le fait remarquer le Sforno pour expliquer l’insistance de la Thora précisément au sujet de cette mélakha.

Il semble en réalité que cette melakha de faire du feu constitue en fait une phase de transition. La créativité de l’homme peut être orientée vers des côtés positifs, mais peut aussi, à D-ieu ne plaise, le conduire à des catastrophes majeures.

Dans le Zohar il est dit qu’il existe deux types de sources lumineuses, ‘la source lumineuse de lumière’, relative à Chabbat et ‘la source lumineuse de feu’, en rapport avec les jours profanes.

A l’entrée du Chabbat on allume des bougies en mettant l’accent sur l’aspect ‘lumière’. Par contre, à l’issue du Chabbat, on récite la brakha sur le feu à travers les mots ‘boré méoré haech’ – où l’on souligne le ‘feu’.

La lumière et le feu sont venus en ce monde étroitement liés. Nous ne possédons aucun pouvoir d’apporter la lumière, hormis à travers ce que nous brûlons. La lumière des jours de la semaine est dénommée « feu » du fait du danger qui existe dans une action abusive. Tout comme le feu qui brûle et consume, et peut entraîner de lourds et irréparables dommages. A côté de cela, la source lumineuse du Chabbat est appelée « lumière », car la sérénité et le repos de ce jour expriment la lumière sans possibilité de tendre vers le mal.

A la lumière de ces données, nous pouvons apporter un éclairage quant au sens de la juxtaposition de ces deux sujets que sont le Michkan et le Chabat, ainsi que dans le choix de la Torah d’évoquer la melakha d’allumer un feu, venant certainement révéler quelque chose sur la nature du Chabbat.

Une action sans limite

L’œuvre du Michkan symbolise, plus que toute autre, la créativité. C’est la raison pour laquelle les expressions qui apparaissent au sujet du Michkan rappellent fortement la Création du monde, ainsi que les midrachim le décrivent. La juxtaposition de cette paracha avec celle du chabbat vient nous enseigner un message fondamental.

Un homme affairé en permanence à son activité est susceptible d’être entraîné par ses actes et perdre le sens des limites. Et cela, même si son intention est de construire un sanctuaire pour Hachem. Il est susceptible de devenir dépendant de son activité créatrice et perdre ainsi tout contrôle. L’homme peut démarrer sur la base d’idéaux tels que la Justice ou l’Égalité, mais il se trouvera vite happé au cœur de conflits « justifiés » qui détruisent tout ce qui se trouve sur leur passage. S’il ne garde pas un œil critique, sa soif d’action risque de prendre le contrôle jusqu’à lui faire perdre tout sens de la mesure, en totale contradiction avec ses intentions initiales.

Le Chabbat nous protège en étant le frein qui oblige l’homme à s’arrêter, pour une introspection et remise en question. Il appartient à l’homme de stopper complètement les machines de temps en temps, pour mieux se remettre à l’ouvrage ensuite.

Limites à l’action humaine

D’après cela, il nous est possible d’expliquer la différence qui existe entre notre paracha et la précédente. Nous verrons que ces différences sont conditionnées à l’épisode qui les sépare – celui de la faute du veau d’or.

Cette faute illustre le danger humain d’un surplus de créativité. Ainsi que l’explique Rabbi Yéhouda Halévi (Kouzari 1; 91), la faute découla de cette volonté des Bnei Israel de chercher un remplaçant à Moché de leur propre initiative et sans y avoir été ordonnés. Il est vrai que celui qui fonctionne en vertu de l’élan de son cœur agit avec un plus grand enthousiasme, mais cette flamme peut également entraîner l’homme vers des sentiers dangereux.

La particularité du Chabbat est de proposer une solution à l’écueil du veau d’or. Avant la faute, la description du Chabbat est venue après la construction du Michkan, après l’action. L’intention était que les Bnei Israel intériorisent que l’ordre du monde est le suivant : six jours pour produire, pour créer, et ensuite il est obligatoire de s’arrêter et souffler, car l’on ne doit exagérer ce processus de création. Après la faute, il s’avéra que ce message n’avait pas été intégré par le Am Israel.

Dès lors, Israel n’était plus en mesure de commencer par les six jours de travail mais par le Chabbat. L’homme, dès le départ, doit se fixer des points d’arrêt par rapport à son ouvrage, avec comme intention de reprendre à nouveau. Il ne faut laisser débrider cet instinct de création, de peur qu’il ne se transforme en flamme qui détruit tout. Il nous appartient de respecter cet ordre « vous n’allumerez pas de feux dans vos demeures le jour du Chabbat ».

C’est peut-être ce que rechercha Moché en rassemblant le peuple. Il désira expliquer à ces derniers comment remédier à leur façon de faire suite à la faute du veau d’or. Ce propos est exprimé dans un midrach méconnu que rapporte Rabbénou Béhayé : « Que vienne l’assemblée de Moché et qu’elle expie l’assemblée de Aharon, il est écrit (32;1) le peuple se rassembla autour de Aharon…». Les rassemblements symbolisent cet enthousiasme que les Bnei Israel ressentirent lorsqu’ils s’activèrent pour agir de leur propre gré et non pas suivant l’Ordre Divin. Moché désira rectifier et « guérir » ce type d’enthousiasme à l’aide d’un autre rassemblement, dans lequel ils seraient enthousiasmés par les commandements du Chabbat.

Selon ces dires, l’on peut donner un nouveau sens au propos bien connu de Rabbi Chimon Bar Yohai (Chabat 118) : « Si Israel observe deux Chabbatot conformément aux exigences de ses lois, ils seront aussitôt délivrés ». Pourquoi en réalité, est-il nécessaire d’observer deux Chabbatot, et ne pas se suffire d’un seul Chabbat ? Et si un seul Chabbat ne prouve rien alors pourquoi n’en faudrait-il pas trois ?

Selon nos explications, l’intention tourne ici autour des deux Chabbatot, celui d’avant la faute du veau d’or et celui d’après !

Perdre son temps à essayer d’en gagner…

 La course folle de la vie moderne pousse l’homme à ne jamais s’arrêter. Même si la technologie est censée nous faire gagner du temps, nous avons toujours l’impression d’en avoir de moins en moins. L’homme moderne perd son temps à essayer d’en gagner. Comment appréhender un tel paradoxe ?!

Curieusement, l’état stationnaire impressionne au point même de faire peur. Nous préférons enchaîner, agir frénétiquement, passer d’action en action, comme si en s’arrêtant nous ne parviendrions plus à repartir.

A travers ce commandement du Chabbat, le peuple d’Israël a apporté au monde la possibilité de s’élever au-delà de cette vision erronée et asservissante, vers un univers de liberté. Avant cela, chacun travaillait sans répit chaque jour de la semaine. Telle est la nature humaine qui cherche à produire et créer sans fin.

L’idée d’un  « jour de repos» est un concept Divin ! Il a pour sens d’éduquer la personne à stopper, lâcher prise, et créer cette réalité selon laquelle la nature et la création peuvent exister sans sans l’apport de ses mains. C’est également pour lui, un temps qu’il s’accorde et une l’occasion de réfléchir à ce pourquoi il se presse tant et vers quoi il le fait.

La Thora vient ici nous faire savoir que même une action aussi sacrée que l’édification du Sanctuaire nécessite absolument d’être suspendue le Chabbat. Les abus d’investissement dans cette édification risqueraient de compromettre son but véritable, le laissant alors comme un corps sans âme.

Que manquait-il au monde ? Le repos. Est venu le Chabbat, et avec lui le repos. Alors seulement l’œuvre de création a été terminée et menée à bonne fin.

Rachi berechit 2; 2

A propos de l'auteur

Ancien élève de la yéchiva de Poniewicz. Auteur de plusieurs brochures, en particulier sur le traité Horayot, l'astronomie et le calendrier juif. Se spécialise sur les sujets de Hochen Michpat. Co-directeur du centre de Dayanout Michné-Tora à Jerusalem.

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