Introduction : nos enfants, aboutissement ou prolongation ?
Doit-on tout faire pour nos enfants ou alors nous risquons d’oublier d’être nous-même ? quel est l’équilibre à avoir ?
Cette question en appelle une autre, plus fondamentale : Comment devons-nous considérer notre enfant ? Comme notre objectif ou comme notre prolongation ?
Voir l’enfant comme un objectif, c’est en faire un but, un résultat final, l’aboutissement de notre vie.
Le voir comme une prolongation, c’est le considérer comme un futur parent, un porteur de nos valeurs, un maillon dans la chaîne des générations.
Posons la question autrement : Le parent est-il un enfant abouti ? Ou au contraire l’enfant est un futur parent ? Quelle dimension est la plus juste : celle de l’enfant ou celle du parent ?
« Le maudit ne peut s’attacher au béni »
Notre paracha nous parle d’Eliezer, le fidèle serviteur d’Avraham, qui reçoit une mission cruciale : aller chercher une épouse pour Itshak.
Avraham lui fait prêter serment de ne pas prendre une fille de Cenaan, mais plutôt de Haran. Eliezer demande alors : « Peut-être la femme ne voudra-t-elle pas me suivre ? »
Mais les Sages révèlent l’intention cachée derrière cette question : Eliezer espérait secrètement proposer sa propre fille à Itshak si la femme désignée refusait de venir.
La réponse d’Avraham fut catégorique :
« Tu es maudit et mon fils est béni, et le maudit ne peut s’attacher au béni. »
Avraham fait ici référence aux origines d’Eliezer : il descend de Ham et Cenaan, qui furent considérés comme “maudits”.
Questions :
Ce récit su suscite de nombreuses interrogations :
1 : Comment qualifier Eliezer de “maudit” ?
Comment qualifier Eliezer de “maudit”alors qu’il fut le serviteur fidèle d’Avraham, transmetteur de son enseignement, d’un niveau spirituel si élevé que son visage ressemblait à celui d’Avraham ? Serait-il condamné par ses origines malgré sa loyauté éprouvée ?
2 : Où est passé l’universalisme d’Avraham ?
Comment comprendre cette position venant d’Avraham, lui qui incarne l’approche universelle et accueillante par excellence ?
3 : Logique inversée
Quand Avraham dit : « Le maudit ne peut s’attacher au béni », logiquement, ne devrait-on pas dire l’inverse : « Le béni ne peut s’attacher au maudit » ?
4 : La transformation d’Eliezer
Les Sages nous révèlent qu’Eliezer finira par sortir de la catégorie des maudits pour devenir béni. C’est ce que lui dira Lavan lors de leur rencontre : « Viens, béni de l’Éternel. »
Mais cela soulève deux questions cruciales :
- Qu’est-ce qui a fait passer Eliezer de “maudit” à “béni” alors qu’il avait déjà atteint un niveau spirituel exceptionnel ?
- Si Eliezer devait finalement changer de statut, pourquoi Avraham ne l’a-t-il pas fait passer de “maudit” à “béni” plus tôt ? Ainsi, il aurait pu marier sa fille à son fils !
La Racine de la Malédiction
Pour comprendre tout cela, il faut examiner la racine de la malédiction de Cenaan.
Dans la paracha de Noah, la malédiction vint suite à l’acte de Ham, qui vit la nudité de son père et en parla à ses frères. En réaction, Noah maudit Canaan, le fils de Ham, en disant : « Il sera l’esclave des esclaves de ses frères. »
Mais deux questions se posent :
- Quel est le lien entre cette malédiction et l’acte de Ham ?
- Pourquoi Noah n’a-t-il pas maudit Ham lui-même, mais son fils Canaan ?
L’Indice dans le Texte
L’indice se trouve dans la façon dont la Torah décrit Ham comme « le père de Canaan ».
Il y a là une allusion à l’essence même de son erreur : Ham se voyait avant tout comme “le père de Canaan” – il se définissait avant tout par son fils. Il accordait plus d’importance à l’enfant qu’au père.
Or le père est par définition celui qui donne, qui crée, qui s’inscrit dans la continuité du Créateur. En revanche, le fils est celui qui reçoit, qui incarne la dimension de receveur.
Pour Ham, l’enfant est le but ultime. C’est pour cette raison qu’il méprisa son père et osa révéler sa nudité. Il ne voyait pas le but dans la figure paternelle, qui incarne l’image du Créateur qui donne, mais se focalisait uniquement sur l’importance du « receveur ».
Le Commentaire de Rachi
Rachi rapporte que Ham dit à ses frères :
« Adam n’avait que deux fils, et pour l’héritage du monde, l’un tua l’autre. Notre père a trois fils et il en veut encore un quatrième ! »
Pour Ham, le but suprême était « l’héritage du monde » – recevoir, accumuler. Selon une opinion, Ham alla jusqu’à castrer son père par opposition à la continuité et à la procréation.
Le Sens Profond de la Malédiction
La bénédiction, c’est l’abondance, c’est se relier à la dimension de donneur du Créateur, c’est s’accorder à son flot naturel de générosité en s’inscrivant nous-mêmes dans la continuité de la création.
La malédiction symbolise l’opposé : la focalisation principalement sur la réception, qui limite la création et empêche sa continuité.
C’est le sens profond de la malédiction de Canaan : l’esclavage exprime l’asservissement au besoin de recevoir uniquement, sans capacité de devenir un donneur autonome.
Le piège de ‘tout pour mes enfants’
Nous devons nous poser cette question par rapport à nos enfants :
Est-ce que nous les voyons comme un but, comme notre projet ultime, comme notre aboutissement ? Ou alors, les voyons-nous comme une maille en plus de la chaîne des générations, comme des vecteurs de nos valeurs ?
On entend souvent des phrases comme : “tout ce que je fais c’est pour mes enfants”. Mais on glisse dans l’erreur de Ham : rendre l’enfant prisonnier de la dimension de “receveur”.
L’enfant ne doit pas être le résultat de nos projets – il doit être autonome. Sinon, on l’enferme et on l’empêche de faire partie lui-même du grand projet. On lui retire son statut de père, de donneur, de créateur, de celui qui peut à son tour transmettre. On l’enferme dans le rôle de notre receveur.
Le seul et vrai cadeau qu’on peut faire à un enfant, c’est de lui donner les outils pour pouvoir nous ressembler. En d’autres termes : lui offrir l’indépendance.
Souvent, sans même s’en rendre compte, on gâte tellement un enfant qu’on l’empêche de développer certaines compétences essentielles. À force de tout lui offrir, il peut devenir moins débrouillard, ou parfois moins motivé à poursuivre des études ou à se construire financièrement. Quand un enfant reçoit systématiquement tout ce dont il a besoin sans effort, on risque involontairement de freiner son envie de progresser, de créer, de construire par lui-même.
Un philosophe disait : L’enfant n’est pas un vase que l’on remplit mais un feu que l’on allume.
Le Piège de la Compensation
Une étude de Stanford (2019) révèle que 80% des parents affirment vouloir compenser à travers leurs enfants ce qu’ils n’ont pas eu.
Lorsque l’enfant devient un objectif, il doit bien souvent porter les rêves non réalisés des parents.
Mais ça va encore plus loin : nous projetons sur nos enfants ce que nous n’avons pas vécu, et, paradoxalement, nous les empêchons ainsi de continuer ce que nous sommes.
Exemples concrets : Un parent rêvait d’apprendre la musique, mais a préféré gagner de l’argent. Souvent il imposera alors la musique à son enfant… le privant ainsi de ce dont lui-même n’a pas voulu se priver : l’argent. Ou encore : une mère renonce à sa carrière pour s’occuper de ses enfants. Plus tard, elle pousse sa fille à réussir professionnellement coûte que coûte, quitte à négliger sa famille… lui retirant exactement ce qu’elle-même n’a pas voulu perdre.
Vous voyez le paradoxe ? L’enfant devient le projet du parent, tout en étant empêché de lui ressembler. Car il n’est non pas la prolongation du parent mais son produit fini. Il prend la position de “receveur” – il est la vitrine de ses parents sans pouvoir être lui-même et apporter sa propre contribution.
En agissant ainsi, on s’inscrit dans la malédiction de Ham.
Le Problème Plus Profond : Le Père Lui-Même
Mais le problème est encore plus profond. Il ne concerne pas uniquement l’enfant, mais également le parent.
Car un père qui voit l’enfant comme un objectif se dédouane lui-même de ses obligations. Il n’a plus besoin d’être un exemple – il mise tout sur le fils.
C’est un cercle vicieux : Si le père ne se développe pas lui-même, il n’a rien à transmettre à son fils. L’enfant reçoit l’éducation d’un père vide de sens.
Car l’enfant ne va pas garder les valeurs que le père attendait du fils, mais les valeurs du père lui-même.
Exemples concrets :
- S’il a délaissé l’étude de la Torah pour l’argent, le fils va retenir l’argent
- S’il n’a pas osé faire certaines choses, le fils va retenir le manque de courage
- Si le père est vide, l’enfant aussi le sera
Et la chaîne de transmission est brisée.
La meilleure façon d’éduquer son enfant est en se développant soi-même. Et il n’y a pas de limite à cela.
Retour à Eliezer
Nous pouvons maintenant comprendre la transformation d’Eliezer.
Eliezer, malgré sa grandeur spirituelle, restait fondamentalement un serviteur. Il incarnait donc la dimension de “receveur” – un homme dont toute l’existence dépendait de son maître, et qui n’avait rien en propre.
Ce qui l’a transformé, c’est sa mission de trouver une épouse pour Itshak.
Eliezer fit preuve d’une initiative exceptionnelle, bien au-delà de ce qui lui avait été ordonné. Il ne se contenta pas d’exécuter les instructions d’Avraham. Il agit de sa propre initiative :
- Il pria l’Éternel de le guider par un signe de ‘hessed
- Il ajouta une condition : que la femme soit de la famille d’Avraham. Ce détail joua certainement un rôle décisif dans la persuasion de la famille de Rivka d’accepter de partir avec lui rapidement.
De “Maudit” à “Béni”
C’est précisément pour cette raison qu’Eliezer devint “béni” – parce qu’il prit l’initiative et devint un partenaire actif dans la continuation de la création.
“Béni” est celui qui :
- Fait avancer le monde
- Participe à l’œuvre de la création
- Perpétue l’abondance divine
On parle souvent du ‘hessed de Rivka, mais Eliezer lui-même devint une figure de ‘hessed en aidant à la réalisation de la vision d’Avraham. Il devint un partenaire actif dans la continuation de sa voie.
Eliezer réussit à s’immerger totalement dans la volonté de son maître, au point d’agir dans les moindres détails comme s’il s’agissait de son objectif personnel.
Le contraste absolu avec Ham : Ham voulait empêcher la continuation de la création. Eliezer fit exactement l’inverse : il promut la vision d’Avraham, dont le but était de poursuivre la création divine et de l’amplifier.
Pourquoi Avraham Refusa le Mariage
Nous pouvons maintenant comprendre pourquoi Avraham n’accepta pas de marier Itshak avec la fille d’Eliezer.
Si cela s’était produit, Eliezer se serait placé dans une position de receveur, et non de donneur. Il aurait concentré son énergie sur son bien personnel plutôt que sur la promotion de la voie d’Avraham. Et il serait resté « maudit ».
“Le Maudit Ne Peut S’Attacher au Béni”
C’est pourquoi Avraham dit : « Le maudit ne peut s’attacher au béni ».
Le défaut principal n’est pas pour le « béni », mais pour le « maudit ». Car tant que le maudit reçoit du béni, il reste maudit – puisqu’il est encore en position de receveur.
C’est la raison profonde pour laquelle Avraham rejeta sa proposition : il voulait justement aider Eliezer à devenir béni.
C’est pourquoi il lui présenta le défi de trouver une épouse pour Itshak – une mission où il pourrait prouver son dévouement à Avraham et devenir un partenaire actif dans la réalisation de ses objectifs.
Ainsi, Eliezer cesserait d’être uniquement un receveur pour devenir un donneur.
Conclusion : Quelle Éducation Pour Nos Enfants ?
Évidemment, nous faisons tout pour le bien-être de nos enfants. C’est beau, c’est magnifique.
Mais il ne faut pas tomber dans le piège de faire de nos enfants notre projet personnel : se réaliser à travers eux, les priver de la liberté d’être eux-mêmes des créateurs de l’avenir, les enfermer dans le rôle de vitrine de nos aspirations.
Le Double Piège
Cette erreur a deux conséquences désastreuses :
- Pour l’enfant : On l’enferme dans une position de receveur, on l’empêche de devenir donneur, de s’inscrire dans la continuité de la création.
- Pour le parent : On cesse de se développer soi-même, et par conséquent, on transmet du vide.
Cela est la vision de Ham, et elle est associée à la malédiction.
Adhérer à la Bénédiction
Si nous voulons adhérer à la bénédiction, il faut se concentrer sur la dimension du donneur – et l’installer chez l’enfant. Lui donner les outils pour être autonome, pour créer, pour transmettre à son tour.
L’éducation, c’est donc un équilibre : Faire avancer l’enfant… et avancer soi-même.
Car on ne peut transmettre que ce qu’on est vraiment.
La plus grande éducation qu’on puisse offrir à nos enfants, c’est notre propre développement.