Paracha Beaalotekha – “Comme un enfant qui fuit l’école” – Et si l’école, c’était TOI ?

Paracha Beaalotekha – “Comme un enfant qui fuit l’école” – Et si l’école, c’était TOI ?

La paracha Beha’alotekha présente un phénomène unique dans la Torah : deux lettres noun inversées qui isolent le passage de « Vayhi binso’a ha’aron ». Nos Sages révèlent que ce court passage de deux versets seulement est « un livre à part entière », divisant le livre des Nombres en trois livres distincts. Ils nous enseignent également que ce passage a été déplacé de son emplacement original « afin de séparer une calamité d’une autre ». Face à cette structure remarquable, une question centrale se pose : pourquoi précisément le passage du voyage de l’Arche a-t-il reçu une telle importance, et pourquoi est-ce lui qui a été choisi pour séparer les calamités ?

La suite des plaintes : une apparence extérieure dissimulant un dégoût intérieur

La réponse à ces questions s’éclaire en observant l’enchaînement des événements dans notre paracha. Le peuple se plaint des fatigues du chemin, aussitôt après éclate le péché des envieux, et les lamentations atteignent un tel paroxysme que Moïse lui-même demande la mort : « Je ne puis à moi seul porter tout ce peuple… Tue-moi plutôt. »

Comment un peuple qui a traversé la mer Rouge, qui se nourrissait d’un pain céleste et avait vécu des miracles manifestes, ne cesse-t-il pas de pleurer pour de la viande, du poisson, des concombres, de l’ail et des oignons ? La Torah révèle que la plainte n’est qu’un symptôme extérieur : « Parce que vous avez méprisé l’Éternel qui est au milieu de vous. » D’ailleurs Rachi précise que le poisson mangé en Égypte « gratuitement » signifie « exempt de commandements ». L’argument logistique n’était qu’un déguisement pour le désir intérieur de s’éloigner de Dieu.

La flamme qui s’élève d’elle-même : entre joug extérieur et nature propre

Mais il faut approfondir encore : qu’est-ce qui pousse un être à se plaindre sans cesse, à être incapable de se rassasier et de se contenter en toute situation ?

Pour comprendre, il faut revenir à « la première calamité » mentionnée par nos Sages : « Ils partirent de la montagne de Dieu » — ils fuyaient le mont Sinaï « comme un enfant qui s’échappe de l’école ». Cette calamité n’est pas écrite explicitement dans le texte, car elle se produisit dans la strate cachée de l’âme. La racine du phénomène réside dans la différence fondamentale entre une posture passive et dépendante, et une posture d’engagement, d’initiative et d’activité.

Les Bnei Israël vécurent le mont Sinaï comme une transmission unilatérale d’en haut, et les commandements comme un « fardeau » lourd imposé de l’extérieur dans un acte passif et contraint. C’est pourquoi ils partirent de là comme un enfant fuyant l’école, cherchant à se libérer de ce qu’il perçoit comme une prison. Ils ne comprenaient pas que les commandements ne sont pas un fardeau extérieur, mais la nourriture intérieure de l’âme, destinée à révéler le potentiel immense qui demeure déjà en eux.

Telle est la différence profonde entre « bar-mitsva » et « ba’al avéra » : le garçon est appelé « bar-mitsva » avant même d’avoir accompli un seul commandement, parce que le commandement est son essence propre. Le pécheur est appelé « ba’al avéra » — propriétaire d’une transgression — comme un propriétaire de bien, seulement après avoir accolé à lui-même un acte étranger à son âme.

Tel est également le fondement de l’ouverture de notre paracha : il est dit « beha’alotekha » dans le langage de l’élévation, et Rachi commente : « jusqu’à ce que la flamme monte d’elle-même ». Le rôle de la Torah n’est pas d’enflammer l’être de l’extérieur, mais d’éveiller l’âme qui est en lui jusqu’à ce qu’elle brille par ses propres forces.

C’est ici que se révèle le fondement psychologique et spirituel de la plainte : la plainte naît lorsqu’un être place la source de son bonheur dans des facteurs extérieurs et devient un récepteur passif attendant que son entourage comble son manque, une dépendance vouée à la frustration perpétuelle. En revanche, lorsqu’un être se trouve dans une posture d’initiative et de création, ces mêmes manques extérieurs ne le perturbent pas, mais deviennent un espace de défi et d’action.

La crise de Moïse et la démocratisation du sacré

Cette compréhension éclaire d’un jour nouveau la plainte de Moche et la solution divine. Moche dit : « Je ne puis à moi seul porter tout ce peuple… comme une nourrice porte le nourrisson. » En tant que berger fidèle, il comprend que son leadership miraculeux et absolu laisse le peuple dans un état passif et infantile, les empêchant d’exprimer leurs propres forces.

C’est pourquoi la réponse divine n’est pas un simple secours technique, mais une solution éducative frappant à la racine de la passivité : « Rassemble-moi soixante-dix hommes parmi les anciens d’Israël… je prélèverai de l’esprit qui est sur toi et je le déposerai sur eux. » Le prélèvement de l’esprit sur les anciens opère une démocratisation dramatique du sacré.

Plus encore, Eldad et Medad restèrent en arrière et pourtant « l’esprit se reposa sur eux et ils prophétisèrent dans le camp ». Yeochoua s’alarme : « Mon seigneur Moche, arrête-les ! » — réaction née de la conception que la prophétie doit passer uniquement par le canal exclusif de Moche. Mais Moche répond : « Serais-tu jaloux pour moi ? Que ne sont-ils tous prophètes, si l’Éternel donnait son esprit sur eux ! » Briser le monopole sur le sacré n’est pas une menace, mais l’accomplissement même de la vision divine. Le but n’est pas de laisser le peuple comme des « nourrissons » passifs, mais d’éveiller en chacun un activisme spirituel autonome.

Le tournant : « Vayhi binso’a ha’aron »

On comprend dès lors pourquoi c’est précisément le passage du voyage de l’Arche qui a été choisi pour être « un livre à part entière ». Jusqu’à ce point, la réalité spirituelle se déroulait de haut en bas — une direction divine absolue ne laissant aucune place à l’initiative humaine. À partir de là, l’être humain, le choix et la conscience deviennent une partie intégrante du corps de la Torah.

Les deux versets du voyage de l’Arche ne sont pas seulement une description logistique ; ils sont le manifeste du partenariat plein et entier entre le Saint-Béni-Soit-Il et l’être humain. Ce fondement repose sur les paroles du Sifri, qui soulève une contradiction admirable : d’un côté, « selon l’ordre de l’Éternel ils partaient et selon l’ordre de l’Éternel ils campaient » — tout le voyage est dicté par le nuage. D’un autre côté, Moïse dirige le mouvement par sa voix : « Lève-toi, Éternel… Reviens, Éternel. » Si le nuage est le décideur, quelle place reste-t-il aux paroles de Moïse ?

Le Sifri répond par la parabole d’un roi qui dit à son serviteur : « Fais en sorte que je m’arrête. » Le roi fixe la volonté et la destination, mais confie à son serviteur l’honneur et la responsabilité de mettre le mouvement en œuvre et de l’annoncer. Sans l’initiative de l’être humain — l’Arche ne bouge pas.

Le secret du noun inversé

Tel est le secret du noun inversé. Le noun est la lettre de l’âme et de l’esprit — le premier mot de la Torah qui s’ouvre par la lettre noun est « nefesh » (âme), et elle est le centre définissant du mot « ani » (moi). Mais nos Sages enseignent qu’elle symbolise aussi la chute, et c’est pourquoi elle a été omise du psaume « Ashré », car elle fait allusion au verset « nafla lo tosif kum betoulat Israël » — « elle est tombée, ne se relèvera plus, la vierge d’Israël ». Mais dans le Talmud de Jérusalem, on ponctue le verset tout autrement : « naflalo tosif [lipolet] ! Kum, betoulat Israël » — « elle est tombée — elle ne [re]tombera plus ! Lève-toi, vierge d’Israël. »

La même réalité peut se réaliser de deux manières opposées : si l’être reste passif, le noun devient chute ; s’il s’éveille à l’activité, il change la ponctuation de sa vie et transforme la chute en relèvement. Le noun inversé appelle l’être à prendre la responsabilité de son âme et à redresser la lettre par lui-même.

Lorsque l’être cesse de se plaindre des circonstances de sa vie et s’éveille à l’activité de son âme, il devient un partenaire actif dans la présence de la Chekhina — et alors, et seulement alors, la flamme s’élève d’elle-même.

About The Author

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.