Paracha Lekh Lekha – Ishmaël et la déconstruction de l’Europe

Paracha Lekh Lekha – Ishmaël et la déconstruction de l’Europe

Les émeutes violentes qui ont secoué les villes françaises ces derniers jours, où des hordes de visages masqués ont profité de manifestations pour instaurer la terreur, détruire des infrastructures, piller des magasins, semer la panique dans l’espace public et brandir partout des drapeaux palestiniens, ont laissé le monde occidental abasourdi et impuissant. On assiste, impuissants, à la formation d’un État dans l’État qui dissout peu à peu la civilisation française de l’intérieur.

Impossible, face à cette réalité bouleversée, de ne pas se tourner vers la Paracha de la semaine, qui nous révèle l’identité exacte d’Ishmaël en le qualifiant de « Péré-Adam » et de celui dont “la main est partout, et la main de tous contre lui”.

Pour porter un regard authentique sur ces événements, il nous faut plonger dans les racines de notre Paracha, où se dévoile un secret profond : tel est précisément le rôle historique d’Ishmaël, à savoir briser les cultures du monde de l’intérieur et anéantir l’orgueil humain, tout cela comme une préparation minutieuse visant à libérer l’espace où se révélera la royauté d’Israël et la lumière divine dans le monde.

L’énigme de la prière : « Si seulement Ishmaël pouvait vivre devant Toi ! »

Après des décennies d’attente, lorsque le Créateur se révèle à Avraham Avinou pour lui annoncer la grande nouvelle, qu’un fils naîtra de Sara (Yits’hak), le fils par lequel l’Alliance sera établie, la réaction d’Avraham surprend :

« Et Avraham dit à Dieu : “Si seulement Ishmaël pouvait vivre devant Toi !” » (Béréchit 17, 18).

Pourquoi Avraham s’obstine-t-il à prier pour Ishmaël au moment exact de l’annonce de Yits’hak ?

Le Ramban (Nahmanide) explique l’angoisse existentielle qui s’est emparée d’Avraham :« Puisque l’Éternel lui avait promis : “Car c’est de tes entrailles que sortira ton héritier”, il pensait qu’il n’aurait qu’un seul fils pour héritier… Et maintenant que la promesse est transférée à Sara, Avraham craignait qu’Ishmaël ne meure ou ne soit totalement rejeté de la vie. »

Avraham pensait que le décret divin exigeait un héritier unique ; par conséquent, la naissance de Yits’hak représentait une menace existentielle immédiate pour Ishmaël. C’est la prière d’Avraham qui permet à Ishmaël de demeurer en vie, comme le lui répond Hachem : « Et pour Ishmaël, je t’ai exaucé : voici, je l’ai béni… et je ferai de lui une grande nation » (ibid., 20).

Mais au-delà de cela, une question théologique profonde se dresse sur toute cette trajectoire historique : quel était le contenu véritable de la prière d’Avraham ? Quelle est la place réelle d’Ishmaël dans le monde après qu’il a été établi que “c’est en Yits’hak qu’une descendance sera appelée pour toi” ?

Plus encore, pourquoi a-t-on besoin d’Ishmaël dès l’origine, si de toute façon Avraham allait recevoir Yits’hak par un miracle ? Nos sages nous enseignent qu’« Ishmaël est la kelipa (l’écorce) qui précède le fruit », mais quelle est la signification profonde de cet adage ? Pour le comprendre, il faut plonger au cœur de la différence structurelle entre les deux fils.

Ishmaël vs Ytshak : la nature face au miracle

Pour saisir la profondeur qui sépare ces deux figures, il faut observer leur point de départ, l’abîme béant qui oppose deux opposés absolus : Ishmaël est entièrement le produit prononcé des lois de la nature, tandis que Yits’hak est entièrement le produit pur du miracle surnaturel.

Ishmaël naît d’une réalité où l’homme agit au sein des lois pures de la nature. La rencontre d’Avraham avec Hagar ne relève pas d’un choix personnel arbitraire, mais de l’exposition à une réalité où la continuité jaillit des moyens que ce monde fournit de lui-même, et c’est là le sens profond de la Chifcha (la servante). Nos sages enseignent au sujet de la servante et de l’esclave qu’ils “n’ont pas de yéhoush (d’attachement généalogique supérieur)”, et l’on apprend du verset : “Avec l’âne — un peuple semblable à l’âne”. La Chifcha représente les strates les plus matérielles et animales de la réalité, ce qui est proche de la terre, de la nature non distillée et des pulsions instinctives. Ishmaël est engendré dans un processus biologique fluide et terrestre de bout en bout. Il n’est point étranger au monde ; il respire les lois du présent, se multiplie à une vitesse fulgurante par la force brute de la vie et de la nature qui l’habite, et il s’adapte à la perfection au déroulement de la vie terrestre.

Ici se dessine le contraste linguistique et essentiel entre leurs noms. Ishmaël est associé à la notion de « metza’heq », conjugué au temps présent. Il vit l’instant immédiat, la sensualité fluide et l’emprise physique sur la réalité actuelle, et c’est ainsi qu’il réside en toute aisance face à tous ses frères, se sentant chez lui dans n’importe quel espace terrestre.

En revanche, le nom de « Yits’hak » s’exprime au futur. Yits’hak fait irruption dans la réalité comme une contradiction absolue de la nature. Il n’est point le fruit de forces biologiques, puisque Avraham et Sara se trouvaient déjà dans un état corporel stérile et bloqué. Yits’hak naît d’une mère qui est une prophétesse pure, par un processus surnaturel où la divinité pénètre et déchire les voiles de la nature.

De ce fait, Yits’hak n’appartient nullement au présent naturel et terrestre. Alors qu’Ishmaël se répand aux quatre coins du globe, Yits’hak ne réside pas véritablement dans le présent de ce monde ; il appartient à l’avenir, au rire (ts’hoq) qui éclatera à la fin de l’histoire. Il demeure enfermé et circonscrit dans la seule Terre d’Israël, une « ola temima » (holocauste parfait), une sainteté incapable de se plier aux lois de la matière et de l’exil. La réalité de Yits’hak relève du « din » (la rigueur) et du tsimtsoum (la contraction). Le din stoppe le flux sauvage du présent et impose une limite rigide, c’est pourquoi Yits’hak ne se mélange pas facilement à l’espace matériel et contemporain.

Cette distinction se manifeste de manière éclatante dans la façon dont Ishmaël et Yits’hak reçoivent la mila (la circoncision). Ishmaël est circoncis à l’âge de 13 ans, un âge de conscience, de choix et de pulsion humaine. De cette manière, il enrôle Définition / Elohim à l’intérieur des limites de sa propre nature et de sa conscience humaine. Yits’hak, en revanche, est circoncis au huitième jour, un nourrisson dépourvu de conscience et de toute capacité de choix. Le chiffre huit symbolise ce qui se situe au-dessus des sept jours de la nature. L’alliance de Yits’hak n’est point un choix terrestre, mais une empreinte divine essentielle et éternelle dans la chair et dans l’âme, ne dépendant en rien de la nature ni de la compréhension humaine.

La démarche divine authentique, incarnée par Yits’hak, exige certes d’insuffler la sainteté au cœur de la nature, mais elle l’accomplit tout en maintenant une vigilance rigoureuse sur un espace sacré, préservé et distinct. Yits’hak sanctifie ses propres frontières, veille sur la distinction claire entre le saint et le profane, et c’est de cette intériorité sainte et protégée, source pure et limpide, qu’il devient possible, en temps voulu, d’influencer la matière d’une manière rectifiée.

Chez Ishmaël, en revanche, se produit un processus inverse et redoutable : il ignore toute séparation. Chez lui, il n’existe ni espace laïc neutre ni distinction entre religion et État ; il aspire à transformer tout en saint de manière immédiate et sauvage. Il envahit les rues de prières collectives, habille l’ensemble de l’espace vital aux couleurs de la religion, et proclame le nom divin à chaque pas. En apparence, il s’agit d’une totalité religieuse suprême.

Mais c’est précisément là que résident le mensonge et le cataclysme : lorsque tout devient saint d’une façon sauvage et incontrôlée, plus rien n’est réellement saint.

Lorsque la foi religieuse s’affranchit des barrières, de la morale authentique et de la pureté de Yits’hak, elle s’incarne dans le « péré » instinctif et bestial. Survient alors le renversement effroyable : la sainteté apparente se mue en moteur de destruction, au point que l’on assassine, que l’on égorge et que l’on réduit des mondes en cendres au nom du Ciel. L’espace tout entier s’emplit d’un délire religieux où la vie perd toute valeur, et la conclusion est que, précisément par cette volonté de tout sanctifier sans limites, la matière demeure vile, animale et totalement dépravée.

Le regard d’Avraham : universalisme, particularisme et le secret de la Mila

Avraham Avinou adhère d’abord à la voie d’Ishmaël, refusant de s’en séparer hâtivement, car il incarne l’homme de la hésed (la bonté), de l’universalisme et du dépassement des frontières. Il discerne en Ishmaël l’instrument naturel par lequel diffuser le message divin à l’humanité entière.

Lorsque Sara exige plus tard l’expulsion d’Hagar et d’Ishmaël sous prétexte que “le fils de cette servante ne doit pas hériter avec mon fils, avec Yits’hak” (Béréchit 21, 10), la Torah témoigne que “cette parole déplut fort aux yeux d’Avraham à cause de son fils”. Avraham s’oppose farouchement à l’expulsion, persuadé qu’Ishmaël constitue le prolongement vivant, naturel et légitime de sa maison. C’est uniquement après que Hachem intime à Avraham : “Tout ce que te dira Sara, écoute sa voix, car c’est par Yits’hak qu’une descendance sera appelée pour toi” (ibid., 12), qu’Avraham s’incline et qu’Ishmaël prend la route.

Pourquoi Hachem exige-t-il cela ?

Parce qu’Hachem enseigne à Avraham un principe éternel : un universalisme véritable ne saurait léviter dans le vide ; il doit s’enraciner sur un particularisme rigoureux et épuré. Si l’homme se fond entièrement dans le monde et dans la nature, il y est englouti et perd son message. Pour impacter le monde, l’existence d’un point intérieur, distinct et surnaturel, étranger au monde matériel, est requise, et telle est la pierre angulaire de Yits’hak.

Cette profondeur éclaire également l’hésitation d’Avraham avant d’accomplir la brit mila, lorsqu’il consulta ses trois alliés : Aner, Eshkol et Mamré. Aner et Eshkol lui déconseillèrent la circoncision, motivés par une frayeur universaliste : si tu apposes sur ta chair un signe de distinction et de particularisme, tu resteras isolé et perdras toute capacité d’influencer la société environnante. Mamré, en revanche, l’encouragea à franchir le pas, comprenant que c’est précisément la mise à l’écart et l’Alliance intime qui confèrent la force authentique d’élever le monde.

Le passage et la médiation : le secret du « Péré-Adam »

Pourtant, si Yits’hak représente le particularisme absolu retranché dans la Terre d’Israël, et que le peuple d’Israël est mis à part des nations, comment l’influence peut-elle irriguer le monde entier ? Quel est le pont reliant la sainteté intérieure à l’humanité tout entière ?

Il faut pour cela un médiateur, un intermédiaire capable de relier les extrêmes. Et Ishmaël est ce médiateur.

C’est ainsi que l’explique Rav Moché Shapiro (zt’l), selon la règle universelle voulant qu’à chaque fois que deux systèmes polaires et opposés coexistent, un agent médiateur et intermédiaire doive nécessairement surgir entre eux pour les relier. Nous observons cette gradation dans toute l’architecture de la Création : entre le minéral et le végétal, entre le végétal et l’animal, et entre l’animal et l’homme (medaber), il existe toujours un échelon de transition, à l’instar du singe constituant le pont entre le monde animal et le degré humain. De même dans les dimensions géographiques et linguistiques : de même qu’entre la Terre sainte d’Israël et la terre profane des nations se dresse l’Évr-HaYarden (la Transjordanie), et de même qu’entre la Lashon ha-Kodesh (la langue sainte) et les parlers des nations se trouve la langue araméenne.

De la même manière exacte, entre Israël et les nations se tient Ishmaël, jouant le rôle de l’intermédiaire et du pont.

Tel est précisément le concept singulier énoncé dans la Paracha à son sujet : « Péré-Adam », une définition unique introuvable ailleurs dans la Torah pour désigner un être humain. La Torah ne le qualifie ni simplement de « Adam » (homme), ni simplement de « péré » (sauvage), mais lui attribue un amalgame précis et surprenant des deux.

Quelle est l’idée sous-tendant cet alliage ? Rabbi Chaim Vital (zt’l) en dévoile toute la profondeur : la notion de « Adam » dans toute son envergure spirituelle est réservée dans le monde à Israël, directement rattaché à la racine céleste. Chez Ishmaël, en revanche, s’opère une fusion prodigieuse et dramatique. D’une part, il porte le titre de « Adam » : il possède une foi robuste, une prière profonde et un cœur qui crie vers Définition / Elohim dans la détresse, refusant de se complaire dans une laïcité froide. D’autre part, sous cette enveloppe de « Adam » palpite un corps de « péré », bestial, instinctif, impétueux, incapable de se soumettre aux cadres de l’ordre, de la loi et de la civilité. C’est précisément cet alliage qui le qualifie pour être le médiateur et le destructeur préparant le terrain mondial en prévision de l’éclosion de la lumière d’Israël.

L’exil d’Ishmaël à la fin des temps : la déconstruction des civilisations et la préparation de la Geoula

C’est ici que se révèle la mission historique d’Ishmaël. Les civilisations du monde sont bâties comme des blocs rigides, dotés d’un ego culturel solide et d’une identité exclusive. Les nations possèdent des frontières nettes, des lois et des institutions imperméables au mélange : les Anglais demeurent anglais, et les Français, français. Dans cette configuration close, Israël peine à influencer le monde, car ces civilisations hermétiques n’accordent tout simplement aucun espace au verbe d’Israël.

Pour briser cette opacité, une force d’un autre ordre est requise. Et cette force est Ishmaël, le seul capable d’accomplir cette tâche précisément parce qu’il est dépourvu de l’ego civil habituel.

Ishmaël ne bâtit point de civilisation autonome dotée d’une « forme » rigide. Dépourvu de cet ego culturel et civil, il ne se dresse pas face aux civilisations en tant que culture rivale frontale. Par sa composante de « péré », il s’écoule dans chaque espace à la manière d’une force de la nature, affranchi de toute barrière de frontières nationales, sa main contre tous, et la main de tous contre lui. L’Occident ne l’identifie point comme un ennemi culturel classique doté d’un ego symétrique, et c’est pourquoi Ishmaël s’infiltre avec une aisance inouïe dans les artères du monde entier.

Puis, une fois à l’intérieur, se manifeste sa part de « Adam » : cette foi totalisante qui envahit tout, imperméable à la dichotomie occidentale, et qui déconstruit de l’intérieur toutes les structures laïques et rationnelles d’un Occident désarmé. La profondeur de la ruine qu’Ishmaël provoque ne découle pas du seul « péré », mais du fait que le « Adam » qu’il incarne s’habille à l’intérieur du « péré ». Ishmaël n’apporte point une sauvagerie laïque ou une simple bestialité instinctive, il vit le divin de manière sauvage. Chez lui, la foi ne se cantonne pas au lieu de culte ou à la sphère privée, elle submerge l’espace public dans son intégralité.

Cet amalgame, une foi divine et sauvage s’introduisant au sein d’une civilisation humaine mesurée, rationnelle et orgueilleuse, constitue le couperet qui dissout les cultures du monde de l’intérieur. La civilisation occidentale, assise sur la loi, l’ordre, la science et l’orgueil humain, est impuissante à contenir et à dompter une foi aussi farouche et totale. Les structures civiles et juridiques s’effritent et s’effondrent, et la confiance en soi du monde moderne se dissout entièrement.

Cette chaîne de démolition et de destruction n’est point une fin en soi. Ishmaël, qui fracasse les structures anciennes et arrogantes du monde, accomplit le dur labeur de purification de l’espace, évacuant l’orgueil humain hypertrophié et dissolvant les murailles culturelles. Par ce biais, il fraie le chemin et façonne pour la première fois le vide historique permettant au peuple d’Israël d’apparaître dans toute sa puissance. Des débris des civilisations démantelées émerge l’espace où pourra resplendir le « rire de l’avenir » de Yits’hak, et s’accomplira alors pleinement le verset : « Alors notre bouche se remplira de rire, et notre langue de chants de joie », la lumière divine épurée resplendira sur toute la terre par le canal de la semence d’Israël, pour illuminer et réparer le monde entier dans une perfection absolue.

About The Author

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.