Souccot : De la tradition à l’audace de créer l’avenir

Souccot : De la tradition à l’audace de créer l’avenir

Le mystère de Zman Sim’haténou

Parmi les trois fêtes de pèlerinage (Schloschét HaRegalim), le hag de Soukkot renferme un mystère visible de tous.

Pessah est qualifié de Zman ‘Herouténou (le temps de notre libération) en mémoire de l’événement historique fondateur de la sortie d’Égypte. Chavou’ot est nommé Zman Matan Toraténou (le temps du don de notre Torah) en souvenir de la révélation du Sinaï. Tous deux s’appuient sur un ancrage historique solide dans le passé : ils marquent un point précis du temps où l’Histoire s’est déchirée pour laisser apparaître la Présence divine (Schina).

Or, Soukkot est appelé Zman Sim’haténou (le temps de notre joie). Contrairement aux deux autres, ce titre ne repose sur aucun événement fondateur du passé. Cette joie semble presque éthérée, suspendue dans les airs, sans point d’attache historique. Quelle est donc la source de cette immense félicité ?

Proposons une perspective nouvelle : contrairement aux autres fêtes tournées vers le passé, la joie de Soukkot n’est pas le souvenir de ce qui a été. C’est une joie entièrement tournée vers l’avenir.

Pour la comprendre, il faut observer la mitzva de la Soukka, qui commémore l’habitat sous les tentes et le séjour des Enfants d’Israël dans le désert durant quarante ans. À propos de cette période, nos Sages (Hazal) expliquent qu’Israël y était « comme une fiancée dans la maison de son père », tandis qu’après l’entrée en Terre d’Israël, le peuple est comparé à « une fiancée dans la maison de son beau-père ».

Soukkot est le temps de l’aspiration suprême ; il incarne l’état intermédiaire des fiançailles (Erousin). La fiancée dans la maison paternelle ne se réjouit pas de sa condition présente, mais du mariage à venir. Plus encore : pour que ce mariage se réalise pleinement, il faut que vibre en elle, dès à présent, la joie du futur. Lors des fiançailles, la joie n’est pas une simple attente passive : elle est la force spirituelle et psychologique qui engendre le mariage. À Soukkot, la joie que nous éprouvons pour l’avenir espéré — pour l’entrée accomplie dans le Pays et la reconstruction du Beth HaMikdasch (le Temple) — est le moteur même qui nous en rapproche.

La réparation du pleur : La joie démesurée face à la faute des Explorateurs

À la lumière de ce principe, nous pouvons relire d’un œil neuf la nature de la joie de Soukkot. Le Rambam (Maïmonide), dans les lois relatives au Loulav, souligne qu’il y avait au Temple durant cette fête une Sim’ha Yétéra — une joie extraordinaire, hors du commun, dont l’expression concrète était la célébration de Sim’hat Beth HaCho’éva. Pourquoi une telle intensité joyeuse est-elle exigée précisément à cette fête ?

La réponse est intiment liée à la mémoire du désert. La traversée de quarante ans ne faisait pas partie du projet initial : elle fut décrétée à la suite du péché des Explorateurs (Méraglim). Quelle était l’essence de leur faute ? Ce fut un manque de vision d’avenir. Dans le désert, le peuple vivait dans un cocon protégé, miraculeux et rassurant : la Manne tombait du ciel et les Nuées de Gloire (Anané HaKavod) l’enveloppaient. Les Explorateurs et la génération du désert effrayés à l’idée de quitter cette serre protectrice pour rejoindre une terre habitée, où il faudrait bâtir une réalité nouvelle faite de travail, d’autonomie et de complexité. Incapables d’imaginer un autre avenir, ils ont préféré le confort du présent à l’inconnu, pleurant cette nuit-là des larmes d’anxiété face au changement — des pleurs gratuits.

La joie démesurée de Soukkot constitue la réparation exacte de ces larmes : une joie surabondante face à des pleurs superflus. Soukkot, mémoire du désert qui menait à la Terre, vient nous insuffler le courage de nous réjouir face à l’avenir. Le hag nous donne la force de quitter la demeure permanente pour l’habitation temporaire (Dirat Aray), portés par la foi dans le changement et la volonté de façonner un monde nouveau.

Kol HaEzra’h et les Ba’alé Techouva : Quand le passé divise, l’avenir rassemble

En envisageant Soukkot comme une fête tournée vers demain, nous dénouons l’une des énigmes sociales les plus profondes : la question de l’unité.

La Torah ordonne : « Tout citoyen en Israël résidera sous la Soukka » (Vayikra 23, 42). Et dans le Sifri, nos Sages déduisent du mot superflu « en Israël » l’inclusion des convertis (Gérim). Cette interprétation étonne : partout ailleurs dans la Torah, le citoyen de souche (Ezra’h) et le converti (Ger) forment un couple d’opposés. L’un est né sur place, fort de ses racines et de sa lignée, tandis que l’autre vient d’ailleurs, sans histoire commune. Si l’intention de la Torah était d’inclure le Ger, pourquoi employer le terme Kol HaEzra’h (« tout citoyen ») ?

La réponse touche au cœur même de la fête. Si l’on regarde vers le passé, l’habitant de souche et le converti sont en effet dissemblables ; le passé les sépare. Mais Soukkot déplace notre regard vers l’avenir. Du point de vue de la destination commune, le Ger et l’ Ezra’h marchent exactement vers le même horizon : face à l’avenir, le Ger est un Ezra’h à part entière.

Cette même logique se retrouve au sommet de la joie de Sim’hat Beth HaCho’éva. La Gemara (Traité Soukka 53a) décrit le chant des pieux (Hassidim) et des repentis (Ba’alé Techouva) dans l’enceinte du Temple :

« Nos Maîtres ont enseigné : Certains disaient : “Heureuse notre jeunesse qui n’a pas fait honte à notre vieillesse !” — c’étaient les Hassidim et les hommes d’action. D’autres disaient : “Heureuse notre vieillesse qui a expié notre jeunesse !” — c’étaient les Ba’alé Techouva. »

En apparence, ce sont deux trajectoires diamétralement opposées : le tzaddik a marché droit dès l’enfance, tandis que le Ba’al Techouva a arpenté des chemins sinueux. Au regard du passé, leurs voies ne se croisent pas. Et pourtant, à Sim’hat Beth HaCho’éva, ils dansent ensemble. Pourquoi ? Parce que tous deux parlent de la vieillesse — de la destination future. Au terme du parcours, dans cet avenir partagé, la diversité des histoires vécues se rassemble en un point unique.

C’est pourquoi Soukkot clôt un double cycle : il est à la fois la fin des trois fêtes de pèlerinage et l’aboutissement des Jours Redoutables (Yamim Nora’im). Il est Hag HaAssif (la Fête de la Récolte ou du Rassemblement), recueillant tous les parcours individuels pour les fondre dans un avenir commun.

Les Quatre Espèces : La carte du temps et la clé de l’avenir

Si la Soukka façonne l’espace de l’avenir, les Quatre Espèces (Arba’at HaMinim) mettent en scène notre mouvement vers lui.

L’observation du bouquet des Arba’at HaMinim — telle que présentée par le Rav Nir Menussi selon la Kabbale — révèle une vision tridimensionnelle du temps (passé, présent et avenir), dont toutes les lois halakhiques gravitent autour du principe d’unité (E’had).

  • Le Hadass (le myrte) représente l’unité de la racine et le passé : sa loi exige qu’il soit Meschoulasch (trois feuilles sortant du même niveau sur la tige), évoquant les trois Patriarches dont nous sommes issus.
  • La ‘Arava (le saule) incarne la fraternité au présent : son nom araméen dans la traduction est A’havna (fraternité), présentant deux feuilles séparées l’une à côté de l’autre.
  • Le Loulav (la palme de dattier) symbolise l’unité de la destination et de l’avenir : alors que le Hadass est uni à sa base, l’unité du Loulav se vérifie à son sommet — par la règle de la Tiyoumet, où les feuilles se rejoignent en une pointe unique.
  • L’Etrog (le Cédrat) — le « fruit du magnifique arbre » (Peri ‘Etz Hadar) qui demeure (Hadar) sur l’arbre au fil de toutes les saisons — embrasse et réunit toutes les époques.

Ce principe se retrouve magnifiquement dans l’analogie établie par nos Sages entre les Arba’at HaMinim et les membres du corps humain :

  • Les yeux (le Hadass) voient la réalité déjà créée dans le passé ;
  • Les lèvres (la ‘Arava) produisent la parole au présent — deux lèvres représentant le dialogue, l’échange, mais aussi le débat d’idées ;
  • La colonne vertébrale (le Loulav) ne reste pas figée et ne regarde pas en arrière : elle redresse le corps et le fait avancer vers l’avenir ;
  • Le cœur (l’Etrog) insuffle la vie et harmonise l’ensemble.

Or, l’ensemble de ce bouquet est appelé du nom global de Loulav, et la bénédiction de la mitzva est fixée spécifiquement sur la « prise du Loulav » (Netilat Loulav). Le Loulav ne mène pas le groupe simplement parce qu’il est le plus grand, mais parce qu’il est l’expression ultime de Soukkot : une fête dont le cœur n’est ni la nostalgie du passé, ni l’enfermement dans le présent, mais la marche résolue vers l’avenir.

L’examen des lois du Loulav dévoile le secret de cette progression : son exigence centrale est que la Tiyoumet ne soit pas fendue. La feuille centrale et supérieure, au sommet du Loulav, doit demeurer parfaitement unie ; si elle se sépare au point de paraître double, le Loulav devient invalide (Passoul). Le Loulav exige précisément qu’au sommet — à ce point de rencontre tourné vers le futur — règne une unité sans fissure.

Au passage s’évidente une vérité profonde sur la nature de l’union : la ‘Arava est la seule espèce du bouquet dont les lois ne comportent aucune condition de jonction ou de statut d’« un ». Ses feuilles se tiennent côte à côte sans se toucher. Cette halakha nous enseigne un principe fondamental : au présent, la réalité exige la diversité des opinions, la pluralité des perspectives et l’analyse critique. Dans le présent, chacun doit exprimer sa spécificité. L’unité ne s’obtient pas par l’effacement des identités actuelles, mais se bâtit à partir d’une conscience partagée : un ancrage dans la racine commune du passé (le Hadass) et un engagement indéfectible envers la destination future qui s’unit au sommet du Loulav.

Les débats du présent (la ‘Arava) sont essentiels, tant qu’ils ne nous font pas oublier le Loulav. L’erreur fatale serait de s’enfermer dans les querelles du moment et d’oublier que toutes ces feuilles distinctes ont vocation à se réunir autour d’une même colonne vertébrale menant vers le futur : « En ce jour-là, l’Éternel sera Un et Son Nom sera Un ».

Entre l’angoisse du changement et le courage du futur

Cette vision porte en elle un appel vibrant.

Nos communautés sont profondément investies dans la préservation du passé, la tradition, la fidélité aux générations précédentes et la crainte permanente des mutations. Le passé et les racines (le Hadass) nous apportent une stabilité, une identité et une profondeur irremplaçables. Cependant, se focaliser exclusivement sur le passé sans capacité d’embrasser l’avenir risque de créer une rigidité spirituelle, à l’image de la génération du désert qui redoutait le passage vers la Terre promise.

Nous vivons une époque où le rythme des transformations est d’une rapidité inédite : ce qui s’opérait jadis sur plusieurs décennies survient aujourd’hui en une seule année. La jeune génération ne peut plus se contenter de réponses fondées sur des schémas figés ou sur la seule justification du « on a toujours fait ainsi ». En marge de la superficialité que la modernité peut véhiculer, émerge chez les jeunes une soif immense de sens, d’authenticité et de vérité.

Pour être en mesure d’éduquer, d’inspirer et de maintenir un dialogue vivant avec nos enfants dans ce monde en mutation, nous ne pouvons nous contenter de regarder en arrière. Il nous faut croire en l’avenir au sens le plus noble : avoir foi dans notre capacité à façonner un langage nouveau, à comprendre ce monde qui se renouvelle, et savoir que les réponses véritables ne se trouvent pas uniquement dans le culte du passé, mais dans la volonté d’aller de l’avant.

Soukkot vient nous rappeler que la force véritable ne naît pas de l’immobilisme, mais du mouvement. Tout comme la joie de Soukkot ne s’appuie pas sur un événement révolu mais sur l’avenir qui se dessine, et tout comme le bouquet des Arba’at HaMinim porte entièrement le nom du Loulav, nous sommes appelés à donner toute sa valeur à cette marche vers l’avant.

Selon le Maharal de Prague, Hag HaAssif (la Fête du Rassemblement) incarne ce mouvement d’avenir — à l’image de l’expression biblique « réuni vers son peuple » (Ne’essaf ‘el ‘amav) —, un retour vers la source et la finalité. C’est le rassemblement de tous les parcours, de toutes les transformations et de la diversité du présent au sein d’un même avenir partagé. Si nous savons maintenir avec intégrité nos racines (le Hadass), faire preuve d’ouverture face aux débats du présent (la ‘Arava), tout en acceptant d’élever notre regard pour nous laisser guider par le Loulav, nous pourrons construire dans la confiance, ouvrir nos cœurs à un dialogue fécond et savoir que tous les chemins et toutes les nuances finiront par se rassembler le long d’une seule et même trajectoire.

About The Author

Ancien élève de la yechivat Hevron Guivat Mordehai. Auteur de plusieurs livres sur le Talmud et la Halacha. Roch Kollel Michné-Torah à Jerusalem.