Dieu a-t-Il créé le Mal ?
Est-ce que le fait de transgresser fait nécessairement de nous une « mauvaise personne » ? Quelle est la véritable définition du Mal ? Cette question est essentielle, car nous sommes souvent enclins à nous culpabiliser ou à penser que le moindre écart révèle une nature profonde qui serait intrinsèquement mauvaise.
Si le Mal se résumait simplement à la désobéissance envers Dieu, cette possibilité existait déjà avant même que l’Homme ne touche au Fruit Défendu. Possédant le libre arbitre dès sa création, l’Homme avait déjà la capacité de choisir : obéir à l’ordre divin ou décider d’y déroger. La possibilité de faire le Bien ou le Mal était donc déjà présente en puissance avant la faute.
Pourtant, le récit de la Torah présente la consommation de ce fruit comme le moment précis où apparaît la « connaissance du bien et du mal ».
Cette constatation a profondément interpellé les commentateurs :
- Le Rambam (Maïmonide) explique qu’avant la faute, l’Homme évoluait dans une dimension de vérité pure : il distinguait objectivement le Vrai du Faux. Ce n’est qu’après avoir mangé du fruit qu’il est tombé dans le domaine du jugement subjectif, évaluant le monde à travers le prisme du Beau et du Laid, de ce qui lui plaît ou lui déplaît.
- Le Malbim précise qu’avant la faute, Adam différenciait le bien du mal de façon absolue. Par la suite, son analyse devenant plus relative, il commença à percevoir les choses de manière mixte, appréciant ce qui présente à la fois un aspect positif et un aspect négatif.
J’aimerais approfondir davantage. Pour cela, posons encore quelques questions :
Quel est le sens profond de cette « connaissance » ? Depuis quand la connaissance serait-elle une chose négative, au point que Dieu en interdise l’accès à l’Homme et que sa consommation conduise inexorablement à la mortalité ?
Pourquoi la consommation de ce fruit conduit-elle inexorablement à la mortalité ? Quel est le lien intrinsèque entre la « connaissance du bien et du mal » et la mort ?
Pour tenter d’éclairer ce sujet, posons la question fondamentale : Dieu a-t-Il réellement créé le Mal ?
Lorsque l’on parcourt le récit de la Genèse, la Torah insiste sur le Bien : « Et Dieu vit que cela était bon », puis « Très bon ». Si l’ensemble de la Création façonnée par Dieu est intrinsèquement bon et bienfaisant, comment concevoir qu’Il ait fait pousser au milieu du Jardin un arbre conduisant au Mal ?
Le Midrach nous apporte une réponse surprenante et lumineuse par la voix de Rabbi Pinhas ben Yaïr :
« Avant qu’Adam n’en mange, cet arbre ne portait que le nom d’Arbre. Ce n’est qu’après avoir transgressé l’ordre qu’il fut appelé Arbre de la Connaissance du bien et du mal. »
Cette parole du Midrach transforme complètement notre vision du récit : Dieu n’a pas planté au milieu du Jardin un arbre intrinsèquement mauvais. L’arbre n’était pas, en lui-même, un arbre du Mal. Ce n’est qu’après la transgression qu’il fut désigné ainsi. Il faut donc chercher le véritable changement non pas dans l’arbre, mais dans l’Homme lui-même.
Le véritable changement de la faute
L’Homme est une créature de Dieu, comme toutes les autres. Mais il possède une particularité unique : il est doté du Tselem Elokim, l’image divine. C’est précisément cette proximité avec le divin qui porte en elle un paradoxe majeur.
L’Homme est une créature, mais il est également capable de créer. Il reçoit son existence de Dieu, mais il possède la capacité d’agir, de transformer et d’influencer le monde qui l’entoure. Il est donc particulièrement exposé à une confusion fondamentale : oublier qu’il est une créature et en venir à se considérer comme une source autonome, un « créateur ».
Avant la faute, Adam ne se percevait pas encore comme une personnalité indépendante. Il se vivait avant tout comme une créature parfaitement intégrée à l’ordre voulu par son Créateur, recevant de Lui son existence, sa mission et son orientation.
Comme l’explique le Ramban (Nachmanide) sur le verset du fruit défendu, l’Homme agissait alors de manière naturelle, à l’image des autres éléments de la Création qui accomplissent la volonté divine sans conflit intérieur. Il faut bien comprendre le sens de cet enseignement : cela ne signifie pas qu’Adam était privé de libre arbiter, la preuve en est qu’il pouvait désobéir et qu’il l’a fait. Mais même lorsqu’il désobéissait, il restait une créature qui outrepassait un ordre, et non un être cherchant à s’ériger en source autonome. C’est avec la faute qu’apparaît véritablement la Ratsone (la volonté autonome) au sens humain : la faculté de désirer à partir de soi-même, de délibérer et de choisir en fonction de son inclination propre.
La tentation du serpent vient accélérer cette bascule en faisant miroiter à l’Homme une nouvelle condition : « Vous serez comme Dieu ». Le serpent ne propose pas simplement l’acquisition d’un savoir intellectuel ; il l’invite à quitter intérieurement le statut de créature pour adopter celui de créateur, celui qui initie, agit et détermine par son propre désir ce qui est bon ou mauvais.
La faute marque ainsi la naissance de la subjectivité. L’Homme ne cesse pas d’être une créature, mais il commence à se vivre comme une réalité autonome. Un « moi » indépendant vient s’interposer dans son rapport au monde : il prend conscience de sa volonté propre, de ses désirs personnels, choisissant désormais à partir de son propre centre.
Le Bien et le Mal : la direction de la volonté
À partir de là, nous pouvons comprendre ce qui constitue véritablement le Mal. Le Mal n’est pas une substance cachée dans l’arbre, ni une force indépendante créée par Dieu. Ce qui apparaît avec la faute, c’est le « moi » comme centre autonome, et cette subjectivité introduit une orientation nouvelle de la volonté :
- Le Bien est le mouvement qui sort de soi : se tourner vers l’autre, vers le don, vers Dieu (Vouloir Donner).
- Le Mal est le mouvement qui ramène tout à soi : le repli, la prise, la satisfaction de son propre « moi » (Vouloir Recevoir pour Soi).
Ce n’est pas un hasard si, dans le texte de la Torah, une faute ordinaire ne qualifie jamais l’Homme d’être intrinsèquement « mauvais ». L’erreur est un faux pas, un aveuglement ou un élan du désir. Le mot « Mal » (Ra) est réservé à un état existentiel bien particulier : l’égoïsme absolu et le repli exclusif sur le « moi ».
Si les hommes de Sedom sont qualifiés de « mauvais » (Ra’im), c’est parce qu’ils se sont érigés en centre du monde en refusant le partage. De même, Er est qualifié de « mauvais aux yeux de Dieu » parce qu’il ne se souciait que de son propre plaisir et de l’apparence de sa femme, refusant la vie pour préserver son confort, l’incarnation même du nombrilisme.
L’unique faute directement désignée par ce terme dans notre quotidien est le Lachon Ha-ra (la médisance). En profondeur, la médisance est l’expression ultime de cette illusion : l’Homme tente de s’approprier la posture divine en jugeant son prochain, en le définissant et en percevant l’existence de l’autre comme une menace pour la souveraineté de son propre « moi ».
Le Mal n’apparaît ainsi que lorsque l’homme oublie sa condition de créature, prétend s’ériger en « créateur », et se place au centre de l’existence aux dépens de tout ce qui l’entoure.
Il ne s’agit pas de dire que toute réception est mauvaise. L’Homme est fondamentalement une créature réceptrice : il reçoit la vie, l’existence, ses capacités et ses moyens d’agir. La réception fait partie intégrante du projet de la Création. Le problème apparaît lorsque la réception devient une finalité tournée exclusivement vers soi.
Inversement, un acte extérieurement généreux peut être animé par une volonté sous-jacente de recevoir en retour (reconnaissance, prestige, apaisement de l’ego). Le véritable enjeu réside donc dans l’intention profonde : est-ce que je sors de moi-même vers l’autre et vers Dieu, ou est-ce que je ramène l’autre et le monde à la satisfaction de mon propre désir ?
C’est pourquoi le Mal ne définit pas l’identité de l’Homme ; il définit une orientation. Une faute ne fait pas de nous une « mauvaise personne » : elle révèle simplement un moment où le « moi » a pris le dessus sur la conscience du don.
Pourquoi parler de « Connaissance » (Da’at) ?
Pourquoi la Torah appelle-t-elle précisément cette réalité « connaissance du bien et du mal » ?
Dans la Torah, le mot Yedia (la connaissance) ne désigne pas une connaissance purement intellectuelle ou théorique. On le retrouve dans un contexte intime majeur : « Et l’homme connut (yada) Ève, sa femme ».
La Da’at désigne une connaissance d’union, de connexion et de discernement intérieur. Dans la rencontre entre l’homme et la femme, deux êtres distincts cherchent à s’unir, ce qui exige un discernement profond : qu’est-ce qui, dans mon désir, relève du don authentique et qu’est-ce qui relève de la possession ? Est-ce que je recherche l’autre pour lui-même, ou ma propre satisfaction à travers lui ?
Se connaître véritablement, ce n’est pas seulement connaître ses qualités ou ses défauts, c’est être capable d’identifier ce qui anime réellement sa volonté. L’« Arbre de la Connaissance du bien et du mal » marque le moment où l’Homme découvre son propre « moi » et sa subjectivité. Il est désormais confronté à la nécessité de discerner l’orientation de ses désirs, même si ce jugement est désormais teinté par ce qui lui plaît ou lui déplaît.
Une logique qui traverse toute la Création
Cette dynamique d’autonomisation n’est d’ailleurs pas propre à l’Homme ; elle rappelle les premières défaillances de la Création décrites par le Midrach :
- La Terre reçut l’ordre de produire des arbres fruitiers ayant eux-mêmes le goût du fruit. Selon le Midrach, elle ne respecta pas parfaitement cet ordre et produisit des arbres neutres portant des fruits goûteux — comme si elle avait refusé de s’assimiler totalement à la fonction qu’elle devait accomplir.
- La Lune refusa sa condition de réceptrice de la lumière solaire et demanda à briller par elle-même, refusant d’être égale au soleil dans un rôle de simple reflet.
Dans ces récits apparaît une même constante : le refus d’un statut de récepteur et la volonté de s’imposer comme une source autonome. Chez l’Homme, doté du Tselem Elokim et d’une puissance créatrice réelle, cette volonté d’autonomie prend une portée existentielle et spirituelle bien plus profonde.
La faute et la mortalité
C’est dans cette rupture de conscience que s’éclaire le lien entre la faute et l’apparition de la mort. La mort n’est pas une punition arbitraire extérieurement infligée à l’Homme : elle devient l’expression existentielle directe de cette séparation.
L’Homme est une créature dont l’existence est reçue ; elle dépend fondamentalement de son rattachement à sa Source divine. En se vivant comme une source autonome, l’Homme se coupe intérieurement de la conscience qui le liait à son Créateur.
Celui qui se reconnaît comme créature demeure connecté à la Source éternelle de la vie. Celui qui prétend exister par lui-même s’enferme dans ses propres limites et se détache de l’Éternité. La mortalité devient alors le signe ultime de cette rupture d’alliance.
La liberté de réorienter son intention
Dieu n’a pas créé le Mal comme une substance ou comme une réalité indépendante. Toute la Création vient de Lui et demeure fondamentalement bonne. Le Mal surgit lorsque la créature détourne sa liberté et fait de son propre « moi » le centre de l’existence.
Pour autant, transgresser ne fixe pas notre nature profonde. L’Homme n’est pas défini par ses erreurs. Le Mal étant une orientation et non une identité, l’Homme conserve à chaque instant la faculté de réorienter sa volonté : passer du repli sur soi vers l’ouverture à l’autre, de la prise vers le don, et de l’illusion de l’autonomie à la conscience lucide de sa relation avec son Créateur.
C’est là le sens le plus élevé du libre arbitre : non pas prétendre être une source indépendante, mais choisir à chaque instant la direction dans laquelle nous déployons ce que nous avons reçu.