Pourquoi haïssons-nous ?
Parfois, on se surprend à détester quelqu’un, à ressentir une vraie colère contre lui. Et quand on cherche à comprendre pourquoi, on se rend compte qu’on n’a pas vraiment de raison logique. On n’a pas de “vrai dossier” contre lui. Alors, d’où vient cette tempête intérieure ? Comment expliquer cette réaction si forte qui nous dépasse ?
Dans ce cours, nous allons voir que cette haine n’arrive pas par hasard. C’est en fait un mécanisme de défense très astucieux de notre esprit, qui sert à nous protéger d’une chose encore plus douloureuse : notre propre sentiment d’infériorité et le manque d’estime de soi.
Voyons comment cela fonctionne…
Introduction : Qu’est-ce que la haine gratuite (Sinat ‘Hinam) ?
Nous sommes en plein dans la période des “Trois Semaines” (Bein HaMetsarim), à quelques jours de Tisha BeAv — le jour où nos deux Temples ont été détruits. Le Second Temple, comme l’enseigne le Talmud, a été détruit à cause de la “haine gratuite” (Sinat ‘Hinam).
Mais qu’est-ce que ça veut dire, au juste, la “haine gratuite” ? On se doute bien qu’on ne se met pas à haïr quelqu’un sans aucune raison, sur un coup de tête. Si vous demandez à quelqu’un pourquoi il déteste une autre personne, il va tout de suite vous sortir une liste bien précise et argumentée. Pour lui, sa haine est totalement justifiée.
Alors, pourquoi l’appelle-t-on “gratuite” ? Sur quoi repose-t-elle vraiment ?
Pour comprendre la haine, impossible de ne pas penser à ce verset fort de notre paracha : « C’est parce que Hachem nous hait qu’Il nous a fait sortir d’Égypte… pour nous détruire » (Devarim 1, 27). Moshe Rabbeinou rappelle ici au peuple le péché des Meraglim (les Explorateurs), et ce qu’ils osaient murmurer, cachés dans leurs tentes.
Rachi fait sur ce verset un commentaire très célèbre :
« En réalité, Dieu vous aimait, mais c’est vous qui Le haïssiez. Comme dit le proverbe : “Ce que tu as dans le cœur pour ton ami, tu t’imagines que c’est ce qu’il a dans le cœur pour toi”. »
En clair : on projette sur l’autre ce qui est en nous. Parce que le peuple ressentait de la haine envers Hachem, ils ont projeté cela sur Lui et se sont dit : “C’est Lui qui nous déteste”.
C’est une première définition de la “haine gratuite” : c’est une haine qu’on dirige vers quelqu’un qui, en réalité, nous aime. Elle est gratuite parce qu’elle n’est pas provoquée par l’autre. Mais allons encore plus loin.
Une vraie question se pose : comment a-t-on pu en arriver à haïr Hachem ? La règle humaine veut que l’amour attire l’amour (“comme l’eau reflète le visage, ainsi le cœur répond au cœur”). Ils avaient vécu les dix plaies, l’ouverture de la mer Rouge, la manne tous les jours, les nuées de gloire… Après tant de preuves d’amour et de miracles, comment est-il possible de ressentir de la haine pour Hachem ?
De plus, les Meraglim venaient de décrire des géants et des villes fortifiées. Le peuple avait une peur bleue, une peur de mourir. En disant que Hachem les détestait, n’essayaient-ils pas simplement d’expliquer logiquement leur peur ? Pourquoi nos Sages disent-ils que sous cette peur se cachait une vraie haine envers Hachem ?
Pour comprendre, laissons de côté le désert un instant et regardons comment fonctionne la haine dans nos relations de tous les jours.
Qu’est-ce que la haine ? “La menace de la place” chez Yossef et ses frères
Cette dynamique de la haine éclate au grand jour dans l’histoire de Yossef et de ses frères.
La Torah raconte :
« Yisrael aimait Yossef plus que tous ses autres fils… et il lui fit une tunique de passim (plusieurs couleurs/rayures). Ses frères virent que leur père l’aimait plus qu’eux tous, ils le prirent en haine, et ils ne pouvaient plus lui parler calmement (leshalom). » (Bereishit 37, 3-4)
L’Abarbanel pose une excellente question : Yossef ne leur avait rien fait ! C’est Yaakov qui avait choisi de le préférer et de lui offrir cette tunique. Pourquoi alors diriger toute cette colère et cette haine contre Yossef ?
La réponse tient dans un concept : la menace de la place. Les frères, et surtout les fils de Lea, pensaient que le pouvoir et la royauté devaient venir d’eux, à travers Yehouda. En tant que fils de Yaakov, ils avaient tous le potentiel de continuer ensemble l’héritage de leur père, avec Yehouda comme leader.
But quand Yossef reçoit cette tunique et cette préférence, c’est un choc pour eux. Cela leur renvoie une image douloureuse qui réveille leurs doutes et leur insécurité : « Pourquoi ce n’est pas nous ? Est-ce que Yehouda est écarté ? Est-ce qu’on vaut moins que lui ? »
Quand on voit la réussite de l’autre — surtout quand on pense qu’on avait le potentiel pour être à sa place (comme pour Yehouda) —, le fait de ne pas y arriver crée une frustration énorme. Et au lieu de retourner cette colère contre soi-même (ce qui ferait trop mal), notre esprit préfère la rejeter sur l’autre. On se met à détester celui qui réussit, parce que sa simple présence nous rappelle notre propre échec.
La haine envers Yossef était un bouclier pour ne pas affronter leur propre sentiment d’infériorité. Et plus on est proche de quelqu’un, plus cette haine peut être forte, parce que sa réussite nous semble accessible, ce qui rend notre propre échec encore plus dur à accepter.
Essav, l’antisémitisme et Rabbi Akiva : Le cercle du soupçon et de la colère
Ce mécanisme — où un potentiel non réalisé crée une frustration que l’on rejette sur l’autre — explique les plus grandes haines de l’histoire :
- Essav et Yaakov : Essav a vendu son droit d’aînesse (Be’hora) lui-même. Ce choix a créé chez lui un regret immense. Quand il voit Yaakov recevoir les bénédictions, Yaakov devient le miroir de son propre gâchis. Au lieu de s’en vouloir d’avoir mal agi, il déteste Yaakov qui a pris la place. Pour se rassurer, il se persuade que Yaakov est méchant et cherche à lui nuire (“Il m’a trompé deux fois”), et il le hait en retour.
- L’antisémitisme : Tout le monde a, au fond de soi, le potentiel de se rapprocher de Hachem (la porte est ouverte à tous). Quand ce potentiel spirituel reste endormi chez les nations, cela crée un vide, une frustration. Au lieu de travailler sur soi, le monde rejette cette colère sur le Juif, qui incarne cette exigence spirituelle. On accuse le Juif d’être arrogant pour justifier cette haine.
- Rabbi Akiva et l’ignorant (Am HaArets) : Rabbi Akiva raconte cela lui-même. Avant de commencer à étudier, il détestait tellement les érudits qu’il disait : « Donnez-moi un sage (Talmid ‘Hakham), et je le mords comme un âne ! » C’est incroyable de la part de celui qui est devenu le plus grand maître d’Israël !
Mais c’était justement pour cela. Rabbi Akiva sentait au fond de lui son immense potentiel. Tant qu’il n’étudiait pas, voir des sages lui faisait mal, car ils lui rappelaient ce qu’il aurait dû être mais n’était pas encore. Au lieu de s’en prendre à lui-même, il dirigeait sa colère contre eux — jusqu’au jour où il a décidé de sauter le pas, d’étudier et de réaliser son potentiel.
- Celui qui a étudié et s’est éloigné (Shana Oupirech) : Nos Sages disent que celui qui a connu la Torah et s’en est éloigné ressent la haine la plus forte. Pourquoi ? Parce qu’il sait très bien ce qu’il a perdu. Sa haine de soi et ses regrets le rongent, et il transforme cette douleur en agressivité contre ceux qui sont restés fidèles, en se persuadant que ce sont eux qui le rejettent.
Retour au désert : Le secret dévoilé
On peut maintenant revenir à la génération du désert. Pourquoi ont-ils haï Hachem ?
La réponse est : parce qu’ils se détestaient eux-mêmes.
C’est exactement ce que dit le Sforno sur le verset « C’est parce que Hachem nous hait ». Il explique que le peuple a dit cela « à cause de l’idolâtrie (Avoda Zara) qu’ils avaient pratiquée en Égypte ».
Au fond d’eux, les enfants d’Yisrael se sentaient coupables d’avoir adoré des idoles. Cette culpabilité a créé chez eux un grand sentiment d’indignité. Ils s’aimaient si peu qu’ils ne pouvaient pas croire qu’on puisse les aimer. Ils ont projeté ce manque d’amour sur Hachem, en se disant : “Il nous déteste et veut notre perte”.
C’est ce que disent les Meraglim : « Nous étions à nos yeux comme des sauterelles. » Avant même que les autres ne les regardent de haut, c’est eux qui se voyaient déjà comme tout petits et sans valeur.
Voilà la réponse à notre question : comment ont-ils pu rejeter Hachem après tant de miracles ?
Ils ne croyaient pas en eux et ne se sentaient pas dignes de cet amour. C’est ce manque d’estime de soi qui a créé la rupture. En leur demandant d’entrer en Erets Yisrael, Hachem leur demandait de se dépasser, ce qui réveillait leurs faiblesses. Se sentant incapables, ils ont dit : “Hachem nous déteste”. Et en pensant cela, ils se sont mis à Le haïr en retour.
C’est le cœur de la “Haine gratuite” : elle commence à l’intérieur de nous. Notre manque d’estime nous donne l’impression d’être rejetés, et c’est cette illusion qui nous pousse à haïr l’autre. Leur colère contre Hachem n’était que le reflet de leur propre complexe d’infériorité.
Le remède : Changer de regard et briser le silence
Comment s’en sortir ? Comment briser ce cercle vicieux où notre manque de confiance se transforme en haine des autres ? Yossef et Aharon nous montrent le chemin :
- Comprendre que la réussite de l’autre ne se fait pas à mes dépens (La leçon de Yossef) :
Les frères pensaient que le succès de Yossef effaçait le leur, et que sa royauté était une attaque contre Yehouda.
Yossef désamorce cela en leur montrant que sa réussite fait partie d’un projet beaucoup plus grand. Il leur dit : « Vous aviez pensé à me faire du mal, mais Elokim l’a pensé pour le bien » (Bereishit 50, 20). Ma place n’est pas là pour vous rabaisser, mais pour vous aider, vous nourrir et vous préparer le terrain. Il leur montre que son rôle ne détruit pas celui de Yehouda, mais qu’il prépare le terrain pour la future royauté de David.
Dès qu’on arrête de se comparer et qu’on comprend que la réussite de l’autre ne nous enlève rien, on ne se sent plus menacé. Et la haine s’en va.
- Briser le silence par la parole (La leçon d’Aharon) :
Le manque d’estime de soi pousse à s’isoler et à couper le contact. C’est ce que regrettent les frères plus tard : « Nous sommes coupables envers notre frère, car nous avons vu sa détresse quand il nous suppliait, et nous ne l’avons pas écouté » (Bereishit 42, 21). La haine rend sourd. On n’écoute plus, on coupe les ponts, et chacun reste bloqué dans sa rancœur.
C’est ce silence qu’Aharon HaCohen venait briser. Sa méthode était simple : aller voir les gens et leur parler. Il allait d’un côté à l’autre, discutait avec chacun et leur répétait à quel point l’autre l’aimait et voulait faire la paix. En rétablissant le dialogue, il soignait leur blessure d’amour-propre et leur redonnait confiance. Quand on recommence à se parler et à s’écouter, les barrières tombent et la haine disparaît.
Aujourd’hui : Désamorcer les tensions dans notre société
Ce principe nous aide à comprendre les tensions qui existent aujourd’hui dans la société israélienne.
Pensons par exemple au débat autour de la communauté orthodoxe (Haredi) et du service militaire. Parfois, par manque de confiance ou par peur, le public laïque interprète leur refus de faire l’armée comme une provocation : « Ils font ça contre nous, ils méprisent nos valeurs, ils se croient au-dessus des lois. »
Mais la réalité est différente. Les orthodoxes agissent pour préserver l’étude de la Torah, qui est pour eux le moteur spirituel qui protège tout le peuple.
Si on arrivait à dépasser nos propres peurs, on comprendrait que leur choix ne vient pas d’une haine ou d’un mépris envers nous. On pourrait alors voir que dans le grand équilibre du peuple juif, leur étude nous protège aussi, tout comme le pouvoir de Yossef a fini par nourrir et protéger toutes les tribus.
Conclusion
Dès que nous construisons une vraie confiance en nous et que nous arrêtons de croire que l’autre est contre nous, nous pouvons baisser la garde, commencer à écouter, et reconstruire ensemble un monde basé sur l’amour gratuit (Ahavat ‘Hinam).